Le bagnard

Découvrez l'histoire de Jean-Antoine Reversat, racontée par son lointain decendant Laurent Clavel.

(Voyez aussi les actes d'état-civil sortant de l'ordinaire)

Chronologie d’un fait divers à BONANCE, commune de Saint-Geniez d'Olt en 1830
Source : registres des notaires, état civil de St Geniez & série 2U AD12 Archives Départementales de Rodez.

Jean Antoine REVERSAT, cultivateur, est décédé à Rochefort en Charente Maritime le 31 août 1830 avec comme seuls témoins deux paysans, mais en ce temps là Rochefort c’était également le bagne…

Il était originaire de ces hautes terres d’Aubrac avec ces pâturages couverts de fleurs sauvages en été et aux hivers si rigoureux. Un pays où très vite l’enfant a en charge de petits travaux. Le roule (1) part dés l’âge de dix ans aux burons et, parfois, subit de ces brimades censées " former " les hommes. Souffrir peut rendre humain ou rendre cruel soi même ; j’y suis passé, on n’en meurt pas; entend-on dire.

Un des travaux du roule c’est d’araser les taupinières du grand pâturage et on se souvient de cette espèce de géant – on l’appelait Calmelas – qui les faisait " tomber " à l’enfant avec le nez. Lorsque l’une d’elles n’était pas assez aplatie, il faisait mettre le petit domestique à genoux et il lui appliquait le visage au sol. " Fai o amb lo nas ", fais-le avec le nez, disait-il. Et quand ils rentraient de l’Estive en octobre, ces enfants, ne se plaignaient pas, mais au fond d’eux même la haine était là qui attendait son heure. L’heure des vengeances venait parfois lorsque du petit garçon chétif sortait un homme. Alors à la foire annuelle d’Aubrac de la " loue ", le 3 octobre, le trasse (2) d’autrefois devenu " beau " (3) rencontrait parfois son ancien bourreau. Le soir, quand on avait bien bu, au moment où s’achevait la foire, la haine remontait du fond de la tête. On prenait avec soi quelques camarades et on serait l’autre toujours plus vieux, dans un coin pour une bonne tannée, ou alors, si on était vraiment " beau ", on le provoquait au milieu de la foule. Les gens autour disaient " : laissez-le faire, il se venge " Ils n’intervenaient pas, détournaient le regard. Ce n’était pas l’affaire des gendarmes. Ces ainsi que le grand Calmelas mourut, après avoir été rossé par un de ses anciens roules. On le savait entre soi, on se le disait en secret à la veillée, dans les champs, à l’auberge ou sous le porche de l’église, mais la communauté du village protégeait celui qu’elle considérait comme un légitime assassin. Calmelas agonisa plusieurs jours. Il avait été si sauvagement frappé qu’il mourut lentement d’un éclatement de la rate ou d’une hémorragie interne. Il ne se plaignit pas, n’accusa pas. C’était dans l’ordre. On fit semblant de croire qu’il s’était congestionné après avoir bu (4)

Comme on le voit, dans cette société, la violence n’était pas absente. Parfois même l’événement était si macabre que le curé le consignait dans son registre comme celui-ci consigné par le prieur Ricard de Naves d'Aubrac (5) voir également le dans le dépouillement de l'état-civil la copie de l'acte)

L'homme assassinéNous prieur de Naves déclarons et attestons qu’il est une vérité que le12 août 1714 sur le bruit publiq qu’on avoit trouvé dans un champ appelé puech de Canac, appartenant à Pierre Massabuou dudit Naves dans un gerbier de restes des piéces a demi bruslées d’un corps humain, nous nous y serions transportés en présence de presque tous les principaux habitants dudit Naves et il fut trouvé de restes des piéces a demi bruslées dudit corps humain comme le devant de l’estomac, le derrière des épaules, un tronçon de chaque bras, un lambeau de cuisse, le tout paraissant avoir esté coupé par expres avec une hache, paraissant encore que la teste eut esté coupée et séparée du tronc a cause qu’on trouva encore dans les cendres du gerbier la lame d’un couteau reconnue estre celle du couteau d’Antoine Reversat. dudit Naves – peur être un lointain cousin de Jean Antoine REVERSAT ? - plus un lambeau de juste corps doublé de cadis blanc de la grandeur d’une assiette, ensemble un lambeau de chemise que nous aurions recogneu avec tous les assistants qui nous aurions assuré estre les membres comme est constant et encore pareu dudit Antoine Reversat et messieurs les officiers du Marquisat de Canilhac n’estant pas venus pour faire la vérification de l’état des membres trouvés du corps humain dudit Reversat et nous ayant mandé de les ensevelir, nous les aurions fait ramasser et mettre dans une caisse et ensuite donné ecclésiastique sépulture dans le tombeau des prédécesseurs dudit REVERSAT sur les six heures du soir dudit 12 aoust en présance des habitants dudit Naves et autres de la paroisse dudit Naves en foy due pour servir de mémoire.

Jean Antoine REVERSAT avait forcément entendu de telles histoires, peut être en avait-il était témoin ou victime. Il était probablement intelligent ou du moins cultivé pour son environnement, descendant d’une famille ayant compté de nombreux notaires et ecclésiastiques il est attesté qu’il savait lire et écrire aisément ce qui n’était pas courant à l’époque et encore moins chez un paysan. Ces connaissances vont au de là d’un simple agriculteur, il sera accusé, par exemple, de procurer des substances sensées faire avorter, il se déclarera être capable de démêler les manœuvres d’un percepteur afin de faire payer deux fois ses imposés.

Jean Antoine REVERSAT (son Père) était né en 1754,

- Fils d’Antoine et Magdeleine Couderc de St Pierre de Nogaret en Lozère. Il épousa Marie Vaylet, fille d’Antoine et Catherine Solignac de Pomayrols le 23 août 1773.

- Le 23 novembre 1784 Marie Vaylet teste à St Pierre de Nogaret. Elle nomme ses cinq enfants : Jean Antoine, Marie Jeanne, Jean Pierre et Angélique, et fait héritier son mari ou à défaut Jean Antoine REVERSAT son fils aîné.

- Jean Antoine REVERSAT père, ménager, teste le 4 mars 1785. Il nomme ses cinq enfants, sera son héritier universel celui que désignera Marie Vaylet sa femme, si elle n’en désigne pas ce sera Jean Antoine REVERSAT son fils aîné.

- Il testa à nouveau le 19 juin 1817, propriétaire. Sa fille Angélique REVERSAT a épousé Jean Baptiste Imbert, elle a le quart des biens. Il fait un legs à Marie Vaylet sa femme et donne 1000 francs à Rose REVERSAT sa petite fille native de BONANCE.

- Il meurt au Besset le 30 juin 1817 à l’âge de 63 ans.

- Veuve, Marie Vaylet teste le 16 mars 1818. Elle donne le quart de ses biens à Angélique REVERSAT épouse Imbert de Trélans et donne 2 000 francs à Rose REVERSAT sa petite fille originaire de BONANCE et restant avec elle au Besset. Le même jour elle vend du bien à BONANCE à Jean Antoine Roux son gendre et à Jean Antoine REVERSAT son fils demeurant à BONANCE.

Du mariage de Jean Antoine REVERSAT avec Marie Vaylet sont issus :

1 – Jean Antoine REVERSAT, qui suit.

2 – Marie Jeanne, elle est dite âgée de 24 ans quand elle épouse par contrat du 22 pluviôse an IX (11 février 1801) Jean François Solignac dit Grailhet du Besset âgé de 19 ans. Elle meurt au Besset le premier avril 1816 des suites d’accouches

3 – Marie Rose REVERSAT épouse, majeure, le 14 février 1804 Jean Antoine Roux de la Ginestière paroisse d’Estables.

4 – Jean Pierre REVERSAT né au Besset le 28 mars 1782.

5 - Marie Angélique REVERSAT née le premier avril 1784, elle épouse le 22 mai 1810 à St Pierre de Nogaret Sieur Jean Baptiste Imbert de Trélans son cousin. En 1820 Angélique partage avec ses frères et sœurs le bien de ses parents. Elle a un quart plus un quart des ¾ restant, Jean Antoine, Marie Jeanne et Marie Rose ont chacun1/4 de ces ¾ restant.

6 – Antoine Augustin REVERSAT né en 1786, mort à 14 mois.

7 – Marianne REVERSAT née en 1788 décédée à l’âge de 4 ans.

8 – Marie Angélique REVERSAT née en 1791, son parrain sera Jean Antoine REVERSAT son frère, elle décédera 1 an plus tard.

Jean Antoine REVERSAT fils est né à BONANCE en 1775,

Il épouse par contrat de mariage le 15 janvier 1799 Marie Rose Gineste fille de Pierre et Marie Delpuech de BONANCE commune de St Geniez.

Marie Rose Gineste est décédée à BONANCE le 25 février 1812.

Du mariage de Jean Antoine REVERSAT avec Marie Rose Gineste sont issus :

1 – Rose REVERSAT, elle habite depuis 20 mois Noubloux quand elle épouse par contrat du 12 février 1820 Jean Joseph Vidal de Trélans.

2 – Marie Jeanne REVERSAT née vers 1800 épouse le 8 juillet 1823 à la mairie de St Pierre de Nogaret Antoine Vidal.

3 – Marie REVERSAT née vers 1801 elle est décédée célibataire, fileuse, au Beauté dans la maison d’Antoine Vidal le 10 décembre 1831.

4 – Angélique née vers 1807, ses parents sont morts et elle habite depuis 4 ans au village du Mainial commune de St Laurent d’Olt quand elle épouse le 18 juin 1831 à la mairie de St Pierre Jean Antoine Sarroui

Le 26 février 1813 Jean Antoine REVERSAT, cultivateur, épouse en seconde noce à St Geniez Marie Anne Jarousse née à la Moliére commune d’Aurelle le 16 juin 1793, fille de Louis et de feue Anne Vaylet.

Du mariage de Jean Antoine REVERSAT avec Marie Anne Jarousse sont issus :

1 – Jean Antoine REVERSAT né le 19 novembre 1814.

2 – Marie Anne REVERSAT née le 11 novembre 1816.

3 – Rosalie REVERSAT née le 29 juin 1820.

4 – Dorothée REVERSAT

5 – Victoire REVERSAT sœurs jumelles nées le 23 juin 1826.

Il ne nous reste aujourd’hui que des naissances, mariages et décès. Certes les testaments ou certains accords peuvent quelquefois nous faire revivre la vie de nos aïeux. Mais qu’ont-ils vraiment vécu ? Qu’ont-ils dit ? Nous n’en saurons jamais rien, sauf si un événement particulier arrive et qu’il est consigné. Cet événement qui permettra de lever un coin du voile devait arriver pour Jean Antoine REVERSAT le 7 décembre 1829.

Ce soir là, la foire de Ste Eulalie finie, on passe à l’auberge de Mas dit le Rey à St Geniez, le vin aidant, des mots s’échangent. La nuit est tombée, il est huit heures, sur le chemin de retour à BONANCE des mots échangés on passe aux coups. Que cache ce fait divers d’apparence si banal ?

Le 8 décembre vers 7 heures et demi du matin la gendarmerie " instruite par la clameur publique " arrête Jean Antoine REVERSAT " tout couvert de sang " qui se rendait chez le juge afin disait-il de le " prier de recevoir une plainte car il avait eu une dispute la veille avec un individu qui l’avait fort mal traité " Le magistrat jugea plus à propos de le faire " déposer en chambre de sûreté " et de se rendre à Vieillevigne procéder à l’audition de Pierre MALAVIOLLE, de BONANCE et voisin dudit Jean Antoine REVERSAT. Il arriva dans la maison de Mercadié vers midi, Pierre MALAVIOLLE était étendu dans un lit, le crâne fracassé avec la trace de deux coups de couteau dans le ventre. Il pouvait encore parler et affirma qu’il était à l’auberge de Mas dit le Rey à St Geniez avec Jean Antoine REVERSAT son voisin et qu’ils avaient eu quelques " paroles " ensemble et que lorsqu’il s’en alla, il l’avait suivi. Il l’avait rejoint une première fois au moulin de Mercié et, après avoir reçu quelques coups de bâton, il s’enfuit et fut rejoint à nouveau à l’entrée de Vieillevigne. Et c’est là que Jean Antoine REVERSAT lui asséna un coup de bâton sur le front qui lui fendit le crâne et qu’une fois tombé à terre celui-ci lui enfonça à deux reprises son couteau dans le ventre. Sur ces entrefaites arrivèrent les nommés Veysset fils, domestique à Plaisance puis Imbert père et Delpuech de BONANCE, Jean Pierre Gazagnes et Joseph Veysset de la Fage, Mercadié père de Vieillevigne et Majorel dit Gabach de Pomayrols qui, après m’avoir prodigué les premiers soins, me transportèrent dans cette maison.

Pierre MALAVIOLLE devait succomber le jour même, peu après sa déposition, suite à ses blessures, à 3 heures de l’après-midi, pendant que le juge entendait Jean Antoine REVERSAT et établissait une réquisition pour le Procureur du Roi d’Espalion. Il était cultivateur, natif et domicilié de BONANCE, âgé de 45 ans et époux de Marianne Delpuech.

Le 10 décembre 1829 Jean Antoine REVERSAT subit un premier interrogatoire à Espalion.

Le 6 février 1830 Jean Antoine REVERSAT en subit un deuxième, s’il ne diffère pas du premier quant à sa position et à ses réponses, en revanche les accusations se font plus précises : bien qu’il n’ait jamais été condamné, il jouit d’une horrible réputation. Il commence à 3 heures de l’après-midi dans le bureau du juge d’instruction.

- Vous avez appris que vous étiez inculpé d’homicide volontaire sur la personne de Pierre MALAVIOLLE ; vous reconnaissez-vous coupable de ce crime ou bien persistez-vous à soutenir que si vous aviez porté plusieurs coup à MALAVIOLLE vous l’avez fait dans le cas de légitime défense ?

- Oui je persiste à soutenir que c’est pour me défendre que j’ai porté plusieurs coups à MALAVIOLLE. Il était accompagné d’un individu, que je n’ai pas reconnu, qui portait une carmagnole et un chapeau à haut de forme.

- Vous nous avez dit que MALAVIOLLE vous avez assailli une première fois près du moulin de Mercier, de complicité avec un autre individu qui vous est inconnu, persistez-vous dans cette partie de votre déclaration ?

- Oui j’y persiste.

- Connaissez-vous Jean Baptiste Imbert domicilié à BONANCE ?

- Oui je le connais, c’est mon voisin.

- Il est reconnu que cet individu, parti de St Geniez en même temps que vous et MALAVIOLLE a suivi la même route à une petite distance, qu’il est arrivé près du moulin au moment où vous étiez aux prises avec MALAVIOLLE et qu’il vous a séparé. Reconnaissez vous les faits ?

L'usine de Saint-Pierre, sur l'emplacement de l'ancien moulin- J’ignore si Imbert est parti en même temps que moi, je ne l’ai aperçu sur aucune partie de la route. Je suis parti de St Geniez avec MALAVIOLLE, arrivés près de la chapelle St Antoine, MALAVIOLLE a pris les devants au pas de course me disant qu’il allait coucher chez son oncle habitant au moulin de St Pierre. J’ai continué mon chemin au pas ordinaire, jusqu’à ce que j’ai été assailli par MALAVIOLLE et son complice près du moulin de Mercier. Deux individus, que je ne connais pas, sont survenus au moment où mes adversaires me portaient des coups de bâtons. Ceux-ci ont pris la fuite et marché dans la direction de Vieillevigne.

- Vous nous dites que MALAVIOLLE et son complice vous ont précédé sur le chemin de Vieillevigne ; n’est-il pas vrai au contraire que vous avez continué à faire route avec MALAVIOLLE en échangeant de temps à autre quelques propos.

- Je conteste avoir fait route avec MALAVIOLLE, je ne l’ai revu qu’à une petite distance de Vieillevigne.

- Vous nous avez dit lors de votre premier interrogatoire que MALAVIOLLE vous avez assailli une seconde fois près de Vieillevigne de complicité avec un individu dont vous nous avez déjà parlé et vous avez ajouté que vous vous trouviez par terre avec MALAVIOLLE, lorsque ledit inconnu a pris la fuite au bruit que faisaient deux individus qui s’approchaient, persistez-vous dans cette partie de votre déclaration ?

- Oui j’y persiste.

- Après le départ de l’inconnu vous êtes vous relevé ainsi que MALAVIOLLE ou bien vous trouviez vous encore par terre lorsque Gazanhe et Veysset Joseph sont survenus ?

- Je ne me rappelle pas le fait d’une manière positive mais je crois que j’étais debout et MALAVIOLLE par terre lorsque les individus dont vous me parlez sont arrivés.

- Connaissez-vous Pierre Veysset fils, originaire de BONANCE et demeurant en qualité de domestique au domaine de Plaisance près St Geniez ?

- Oui je le connais. J’ai ouïs dire depuis mon arrestation que c’était lui qui servait de second à MALAVIOLLE lorsque ce dernier m’a assailli, d’abord prés du moulin et plus tard à Vieillevigne.

- Vous nous dites que Pierre Veysset servait de second à MALAVIOLLE, il paraît au contraire certains que ces individus vous précédaient avec Delpuech, Gazanhes et Joseph Veysset son père et qu’ils vous ont trouvé aux prises avec MALAVIOLLE; reconnaissez-vous ce dernier fait ?

- Je ne me rappelle pas avoir vu Pierre Vaysset et cela ne serait pas surprenant dans l’état où je me trouvais, comme je vous l’ai déjà dit j’étais un peu pris de vin.

- Vous nous avez dit lors de votre premier interrogatoire que les coups de couteau reçus par MALAVIOLLE devaient être l’ouvrage du complice de MALAVIOLLE qui avait du se tromper de cible dans l’obscurité. Persistez-vous dans cette partie de votre réponse ?

- Oui j’y persiste et je suis convaincu que MALAVIOLLE a déclaré à son confesseur, ainsi qu’à Monsieur le Juge de Paix – si ce dernier a pris sa déclaration – que j’étais étranger aux coups de couteau.

- Vous en appelé à la déclaration que MALAVIOLLE a faite à Monsieur le Juge de Paix et bien voici ces dires. Il lui a rapporté que vous l’avez rejoint prés de Vieillevigne que vous lui avez assené un coup de bâton sur la tête qui l’a renversé par terre et qu’au second coup, le bâton s’étant rompu, vous l’avez frappé à coup de couteau.

- Si MALAVIOLLE s’est exprimé ainsi, il m’a calomnié et je plains son âme.

- N’est-il pas vrai que vous avez dit à MALAVIOLLE en présence des individus qui étaient arrivés sur les lieux de la scène " Tu m’as cherché, mais tu m’as trouvé " " tu m’as commencé et je t’ai achevé " " tu en as assez pour ta part ? "

- J’ai dit alors aux individus que j’étais étranger aux coups, je ne puis donc avoir dit les propos que vous venez de me rapporter.

- N’est-il pas vrai que vous aviez voué depuis longtemps une haine implacable à MALAVIOLLE ?

- Je vous ai dit dans mon premier interrogatoire qu’ayant porté plainte contre lui à raison d’un charivari qu’il s’était permis à mon encontre il avait été condamné à une amende. Il m’en voulait depuis cette époque, mais je n’avais pas de motif de haine contre lui.

- Vous n’aviez pas, dites-vous, des motifs de haines contre MALAVIOLLE ; s’il en est ainsi comment se fait-il que vous ayez dit à Pierre Boissonade en parlant de MALAVIOLLE " il faut qu’il passe par mes mains "

- Il est faux que j’ai tenu en parlant avec Pierre Boissonade les propos que vous venez de me rapporter, mais je ne suis pas surpris qu’il me les est attribué et voici pourquoi. Dans le courant du printemps dernier Pierre Boissonade a fait une blessure grave à Mercadié père et comme j’avais été témoins de ce fait j’ai comparu en qualité de témoin. Depuis cette époque il m’a voué une haine implacable.

Comme toujours en pareil cas, au jeu du chat et de la souris, le chat a attendu pour sortir ses arguments, et ils sont terribles, le terme de rumeur publique employé recouvre en fait les témoignages de nombreux habitants du pays qui ont tous signé.

Depuis votre premier interrogatoire, une information a eu lieu contre vous et vous y êtes signalé comme un homme extrêmement dangereux, portant la terreur dans toute la contrée. Bien plus l’opinion publique vous attribue un grand nombre de crimes. Vous auriez maltraité votre père ainsi que Solinhac du Besset, Delmon fils de Pomayrols et ces individus seraient morts des suites des coups que vous leur avez portés. Vous auriez de plus donné des drogues à Marie Jeanne Malaviolle afin de provoquer son avortement et vous auriez ainsi causé la mort de cette infortunée. Vous auriez arrêté Pierre Mas de Trélans sur le chemin qui conduit aux Ginestes et vous lui auriez enlevé son argent. Dans d’autres circonstances, arrêté Badoc père, Mas de Montfalgoux et Vernhes de Trélans et cela dans l’intention de leur voler l’argent qu’ils avaient sur eux. Vous auriez de plus soustrait frauduleusement, il y a vingt ans environs, une pièce de six livres au préjudice de Calmet du moulin de la Fage et vous auriez enfin porté un coup de couteau à Delpuech de Viourals.

Jean Antoine REVERSAT ne protestera contre aucune des ces graves accusations portées par des voisins et des gens du pays. Aucune n’ayant été jugée, le magistrat n’attendra même pas de réponse, mais la justice avait déjà commencé son œuvre, bien qu’il n’ait jamais été condamné, il faisait l’objet d’une plainte, et le juge continue,

Parmi ces faits il en est un qui a donné lieu à un supplément de plainte et vous êtes inculpé d’avoir il y a sept ans, tenté de soustraire frauduleusement la nuit avec arme et violence sur le chemin de St Geniez au préjudice de Jean Vernhet une certaine somme d’argent. Reconnaissez-vous coupable de ce crime ?

- C’était dans la saison des vendanges, je revenais de St Geniez et je portais un panier de raisin quand j’ai été dépassé par Vernhet qui voyageait à cheval et comme il avait été cause que mon panier avait échappé de mes mains, nous avons échangé quelques propos. Mais il est faux que j’ai tenté de lui voler une somme quelconque ; je n’en ai pas même eu la pensée.

- Vous contestez ce fait et il paraît cependant constant. Vous auriez, dit-on, cherché à plusieurs fois, à mettre les mains dans les poches de Vernhes, que vous invitiez à vous remettre l’argent qu’il portait en ces termes : " fais les choses comme il faut ou tu es mort " ?

- Je persiste dans la réponse que je viens de vous faire et je conteste d’avoir tenu les propos que vous venez de me rapporter. Je désire ajouter que Vernes m’a voué une haine implacable depuis que j’ai fait connaître à Sinégre père et fils de la Planhes et à plusieurs autre individus de la paroisse de Trélans les falsifications à l’aide desquelles Vernhes cherchais à leur faire payer une seconde fois les contributions dont ils avaient fait compte à son père, percepteur de la commune.

L’interrogatoire s’achève en fin de soirée, visé du juge, du greffier et de Jean Antoine REVERSAT.

Le 3 mars Jean Antoine REVERSAT comparait devant le Président du tribunal de la cour d’assises de Rodez qui lui demandera une dernière fois s’il persiste dans les réponses fournies lors des précédents interrogatoires. Il maintiendra tout et ajoutera, dérisoire défense, après s’être présenté comme le père de 9 enfants, que tout ce qu’il a déclaré " renferme vérité autant qu’il s’en souvienne car il avait un peu bu ce soir là " Mais déjà la main se fait tremblante, la signature au bas de l’acte en atteste.

Un avocat sera nommé d’office. La sentence tombera le 26 mars, Jean Antoine REVERSAT sera condamné par la cour d’assises de l’Aveyron à la peine de travaux forcés à perpétuité. Il se portera en cassation mais son pourvoi sera rejeté le 29 avril.

Le 17 mai il est exposé au carcan, de onze heures à midi, en place de Bourg à Rodez et flétri à l’épaule droite au fer brûlant des lettres " TP "

A cette époque, seuls les bagnes de Brest et Rochefort reçoivent les condamnés à perpétuité et Toulon les peines inférieures à dix ans. Il sera dirigé sur celui de Rochefort, ouvert en 1766, conçu pour 500 forçats dans le hangar aux futailles de l’arsenal non loin des exhalations malsaines des marais. Il endossera ses habits de route, probablement ceux qu’il portait lors de son arrestation, préalablement lacérés afin de prévenir toute évasion. On lui mettra les chaînes et le collier rivé à coup de masse sur une enclume portative, "le ferrement ". Moment affreux où les plus hardis pâlissent. Chaque coup de marteau assené sur l’enclume appuyée sur son dos, fait rebondir son menton ; le moindre mouvement d’avant en arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix. Il fera ensuite le trajet sur un long chariot découvert que les détenus appellent par dérision " la diligence " exposé aux insultes des badauds durant tout le parcours.

De halte en halte, de regroupement en regroupement de bagnards, il mit près de trois mois pour arriver à Rochefort. Les condamnés les plus intrépides, les plus endurcis qu’ils soient l’ont avoué : il est impossible de se défendre d’une vive émotion au premier aspect de ce lieu de misères (6) Parmi les bagnards qui arrivent beaucoup de vénériens, de galeux et plusieurs fièvres putrides, malignes et dysentériques se sont déclarées sous les symptômes les plus divers (7)

Il arriva au bagne le 6 août 1830. C’est un homme de 1.69 mètre, aux chevaux châtain grisonnant, aux sourcils peu fournis, au front haut et chauve, aux yeux gris, au nez ordinaire, à la bouche grande, au menton rond et à la barbe grisonnante. Il lui sera attribué le matricule 10507.

On procéda alors à l’opération de " deferrement " opération vraiment effrayante à causes des réels dangers que court le condamné qu’un simple mouvement de tête exposait à la mort. Une fois libéré de son carcan, sous l’œil des gardes-chiourme, plus soucieux de frapper fort que de frapper juste, que le préfet maritime Caffarelli va jusqu’à décrire comme " souvent pire que les forçats "; ses vêtements sont brûlés " pour ne pas laisser circuler des habits qui contiennent nécessairement des éléments de maladies cutanées, venimeuses et de miasmes dangereux " (7) Sa nudité laisse apparaître sur son dos sa marque d’infamie, la flétrissure des lettres " TP " ainsi qu’une cicatrice sur le genou droit. Puis, après s’être lavé et avoir été rasé et tondu, il revêt la livrée du bagne avec le bonnet vert des détenus à perpétuité. Ensuite, il recevra celle qui va devenir sa plus fidèle compagne : la chaîne. Le " chaloupier " chargé du ferrement lui fixera à la cheville une manille fermée par un boulon auquel on accroche la chaîne d’un mètre cinquante et lourde de sept kilos.

Que se passa-t-il alors pour lui dans ce monde de pierre et de fer ? Dans cet univers de bruits de chaînes et de grilles, de serrures que l’on ouvre puis que l’on referme, de sabot raclant les pavés des cours. Aux odeurs de centaines de condamnés rassemblés dans des salles tristes. Nul n’en saura jamais rien. Une mauvaise fièvre ou, peut être, une nouvelle rixe avec un bagnard qui a mal tourné pour lui, une bastonnade - la punition infligée aux forçats – mal supportée (8) ? Mais une chose suffisamment grave pour qu’il fut admis à l’hôpital de la marine dès le 22 août (9) Il devait trouver la mort huit jours plus tard. Il avait 55 ans.

Quant à moi, comme l’on dit en généalogie que nous descendons tous d’un roi et d’un pendu, je vais chercher mon roi.

Laurent Clavel

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1. Roule, en occitan francisé : roule. Nom du dernier vacher qui " roule " ça et là pour contenir les veaux. Ce travail était réservait aux enfants de dix douze ans.
2. D’après trassa, chiffon, personne de peu. Se dit gentiment pour les enfants.
3. Beau Bel, non pas pour la beauté esthétique mais pour la corpulence.
4. Tiré de " Apollonie, Reine au cœur du monde " de M Rouanet & H Jurquet Ed Plon 1984, ouvrage qui retrace, dans le détail, la vie de ce coin d’Aubrac.
5. Bulletin du Cercle généalogique du Rouergue n° 24, quand les curés tenaient lieu de journalistes.
6. François Vidocq, Mémoires
7. Extrait d’une lettre de l’ordonnateur de Brest au ministère de la marine relatant l’arrivée d’une chaîne. Tiré de l’ouvrage de Philippe Henwood, bagnards à Brest.
8. La " bastonnade " de Jean Joseph Clemens, dessins & souvenirs du Bagne de Rochefort 1841/1842. Tiré du " Dernier Exil " Histoire du bagne et des Forçats de Michel Pierre.
9. Service historique de la marine BP 10 - 4 rue du Port 17300 Rochefort. Registre des bagnards hospitalisés.

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