UNE CHATELLENIE DU ROUERGUE AU XIIIe SIÈCLE
PAR MICHEL DE CASTELNAU
DOCTEUR EN DROIT
MEMBRE DE LA SOCIETE DES LETTRES, SCIENCES ET ARTS DE L'AVEYRON.

TOULOUSE
TYPOGRAPHIE DE GIBRAC ET Cie
RUE .SAINT-ROME, 44
1879

Lettrine

AVERTISSEMENT

J'ai retracé dans cet écrit:

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Table des Matières.

 

CHAPITRE PREMIER. - Les seigneurs et les tenanciers de Sainte-Eulalie au XIIIe siècle

CHAPITRE 2 -Les chemins dans la châtellenie de Sainte-Eulalie d'Olt au xIIIe siècle ; charges des tenanciers de cette châtellenie à la même époque.     

CHAPITRE 3: - De l'instruction répandue dans le mandement de Sainte-Eulalie d'Olt au XIIIe siècle.     

CHAPITRE 4. - Le lépreux de Malescombes.

CHAPITRE 5. - La bourgeoisie du mandement de Sainte-Eulalie d'Olt vers la fin du XIIIe siècle.

CHAPITRE 6. - L'église de Sainte Eulalie d'Olt.

CHAPITRE 7. - L'église de Sainte Eulalie d'Olt (suite).

APPENDICE

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CHAPITRE PREMIER.

LES SEIGNEURS ET LES TENANCIERS DE SAINTE-EULALIE.

 

À trois kilomètres environ de Saint-Geniez, sur les bords du Lot, et en aval, se trouve un gros village, ou (pour ne blesser personne) un bourg de médiocre étendue qu'on appelle Sainte-Eulalie-de-Rive-d'Olt, chef-lieu de paroisse qui compte mille âmes et plus de population ( Documents fournis par feu M. l'abbé Gervais, curé de Sainte Eulalie d'Olt.). Sainte Eulalie s'avance des bords du Lot qui est au nord, sur une surface de plusieurs hectares, vers la route impériale n° 88 qui va de l'Aveyron dans la Lozère. En l'an 1200, une grande partie de cette surface était occupée, du côté du Lot, par un château fort qui subsistait encore à. la fin du XIVe siècle, et au midi par un château de moindre importance qui tombait en ruines à la fin du siècle suivant ( Cadastre de 1660). Sainte Eulalie présentait donc, au XIIe siècle, un de ces oppidula, lieux fortifiés qui, en si grand nombre, couvraient comme d'un bouclier la France féodale : lieux déserts, ou à peu près, en temps de paix, car, alors, les habitants se répandaient dans la cam­pagne, lieux d'asile aux heures du danger. C'est dans ces châteaux que veillaient les hommes d'ar­mes (chevaliers ou damoiseaux), fondateurs, soutiens et vengeurs de notre nationalité en cette période de notre histoire  (Amédée Gabour, Histoire de France, t. II, p. 145 et suiv).

Ainsi, en étudiant la constitution, la vie intérieure de Sainte Eulalie à cette époque, pourrons­nous apprendre les conditions de vie matérielle et morale de ceux de nos ancêtres qui existaient dans ce même temps. En effet, à la différence du siècle où nous sommes, la décentralisation, dans ces âges reculés, prospérait, si je puis le dire, au-delà du possible. L'esprit qui aujourd'hui court les rues parcourait encore les campagnes. On était aussi policé, on pouvait aussi bien vivre dans ce temps-là, faire aussi bien les choses, à. Entraygues ou à Sainte Eulalie, à Mels ou à Bénavent, que dans les villes importantes comme, par exemple, la ville d'Espalion ( Espalion, chef-lieu d'arrondissement, 4,200 âmes). Il y a donc bon emploi de son temps pour un membre de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron, à faire l'étude qui va être l'objet des pages suivantes. Débutons par examiner quels étaient au XIIIe siècle, les seigneurs, le mandement et les tenanciers de Sainte Eulalie­de Rive d'Olt.

Cette châtellenie et d'autres fiefs furent un sujet de contestation entre Bernard, évêque de Rodez, et Guy de Sévérac, au commencement du XIIIe siècle. Contrairement aux prétentions de l'évêque Bernard, Guy de Sévérac soutenait que c'étaient ses auteurs qui avaient investi, pour une moitié, Guichard de Malaval du château de Sainte Eulalie, que ce dernier tenait à cette époque. Par suite, Guy de Sévérac se déclarait co-suzerain de ce château. Des arbitres furent nommés pour terminer le litige. Ils reconnurent que, depuis un temps immémorial, la suzeraineté de. Sainte Eulalie était possédée exclusivement par l'église de Rodez et par l'évêque (En 1212, dans l'église de Saint Vincent de Palmas, N. de Malaval, fils de Belixende, avait déclaré tenir de Monseigneur Pierre, évêque de Rodez, le château de Sainte Eulalie et toute les forces qui étaient là, ou qui plus tard, pourraient s'y trouver - Acte reçu par André,scribe du seigneur évêque - Archives départementales.), et conséquemment, ils rejetèrent sur ce chef les demandes de Guy de Sévérac. Le 8 des calendes de septembre 1237, à Layssac, sous l'orme de l'aire sol, Guy de Sévérac d'une part, et d'autre part l'évêque de Rodez, représenté par Bernard de Prévinquières et N... de Belvezer, acceptèrent en son entier la sentence des arbitres. Acte en fut dressé en présence de N... de Favars, chevalier, des Adémar d'Amella, qualifiés "fortes viros", et d'autres personnages de même sorte, et dès ce moment l'évêque demeura, sans conteste, l'unique suzerain de l'entier mandement de Sainte -Eulalie-de-Rived'Olt (Archives départementales).

Il faut remarquer cependant que, sans doute, l'évêque en avait cédé à Guichard de Malaval la co-seigneurie en toute justice, car les titres prouvent qu'en 1237, pour le moins, Guichard de Malaval était seigneur haut justicier de la moitié du château.      .

En 1240, Alde sa fille et unique enfant, qui avant 1239 avait épousé Raoul de Prévinquières, et ce dernier, rendirent hommage pour ce château au seigneur évêque, mais ils se réservèrent leurs droits de la manière la plus nette, car ils ne reconnurent ses droits de haute justice, que pour « la meitat de la seinhioria del castel (Archives départementales).

Voilà donc comment se distribuait la haute seigneurie de Sainte Eulalie au XIIIe siècle. Elle formait un paréage (Seigneurie partagée entre deux ou plusieurs personnes ayant des droits égaux.) entre l'évêque de Rodez et les héritiers de Guichard de Malaval.

Il faut examiner à présent à qui revenaient les autres juridictions.

Des actes de ce même siècle et du siècle suivant ne laissent aucun doute qu'elles appartenaient aux familles de Vallat, de Curières et de Ligons.

Le premier en date de ces titres est celui qui concerne la famille de Vallat.

L'an 1268, le jeudi avant la fête de Saint Gervais, en présence d'Astorg de Prévinquières, de Guillaume et de Simon d'Hacbrand, de Guillaume de Sarret et d'Arnaud de la Roque, damoiseaux, Hugues de Vallat, damoiseau du château de Sainte Eulalie, rendit hommage à Radulphe de Prévinquières, chevalier, pour les masages* (*concession d'une terre où l'on batit un logement) d'Alloz sis dans la châtellenie de Sainte Eulalie et pour leurs appartenances. Il est dit formellement dans cet acte, que l'hommager avait connaissance des causes personnelles ou d'injures, ou criminelles dans ce fief et tout ce qui en dépendait (Ce titre était  en possession de l'auteur). Nous verrons plus tard que ce village d'Alloz ou de Lous, qui n'est aujourd'hui qu'un petit hameau, avait une bien autre importance au XIIIe siècle. Mais continuons.

Le second titre concerne la famille de Curières.

En 1299, les ides (Dans le calendrier romain, Jour qui tombait le 15 en mars, mai, juillet, octobre et le 13 dans les autres mois.) de mai, en présence de Hugues de Montferrand, de Guy de Pénavayre, chevaliers, et de Gordonneo damoiseau, Gérald de Curières, damoiseau, habitant du château de Sainte Eulalie, déclara tenir de l'évêque et de l'église de, Rodez, en fief franc et honorable, comme ses prédécesseurs l'avaient fait "ab antiquo", tout ce qu'il possédait dans la châtellenie de Sainte Eulalie et ses dépendances, et il déclara aussi que sur ces possessions diverses, il n'avait reconnu et ne reconnaîtrait jamais d'autre supérieur (archives départementales).

Evidemment, cet acte se tait sur les droits de justice ; mais des titres de 1307 viennent le compléter.

Nous n'avons pas oublié que Alde de Malaval avait épousé Raoul de Prévinquières. De ce mariage ne vint qu'un seul enfant, Béatrix, qui prit alliance avec Hugues, chevalier, comptor de Monferrand. Comme la haute justice de Sainte Eulalie appartenait à la dame de Montferrand et à l'évêque de Rodez, il y eut contestation sur l'interprétation de ce paréage. Des commissaires furent nommés pour s'enquérir de la manière dont exécution en avait été faite, et fixer de la sorte dans quelle mesure devait être exercée, soit par le comptor de Montferrand, soit par l'évêque, cette haute juridiction. L'acte porte que comme cette affaire regardait aussi Raymond de Ligons, Guillaume d'Hacbrand et Gérald de Curières Junior, damoiseaux, ils furent appelés à l'enquête; mais il porte également qu'ils s'abstinrent d'y assister. En leur absence elle se fit, cela se comprend, sans encombre. Elle touchait à son terme, quand les parties résolurent de transiger. Elles choisirent vénérables et discrets hommes, Jean de Baccalauria et Bérenger Bastida, l'un chanoine et l'autre official de l'église de Rodez, pour arbitres, et ceux-ci, après avoir appelé devant eux les commissaires à l'enquête, et en leur présence, décidèrent comme suit : Ils déclarèrent d'abord, qu'en 1248 un pareil conflit s'était élevé entre Vivian, évêque de Rodez, et Raoul de Prévinquières; que Guy, seigneur de Sévérac, et Brenguier Centulli, chanoine de Rodez, avaient été :choisis pour arbitres, et qu'ils entendaient respecter leur décision. C'était à l'éclairer et à l'étendre que devait s'appliquer leur sentence. Ils reconnurent que le paréage était pour moitié, tant au profit de l'une des parties, qu'au profit de l'autre; mais pour maintenir la primauté de l'évêque, ils lui réservèrent le droit de nommer le juge et le notaire, et ne laissèrent au comptor Hugues que la nomination du bailli et des sergents. Ils statuèrent, au surplus, que les reconnaissances qu'en sa qualité de haut justicier l'évêque avait reçues de Raymond de Ligons, de Guillaume d'Hacbrand et de Gérard de Curières junior, lui seraient communes avec le comptor Hugues, et qu'à sort tour il aurait sa part dans les reconnaissances qu'en sa qualité de haut justicier le seigneur Hugues avait reçues d'autres hommagers nobles, tels que Raymond de Vimenet, Gérald de Curières senior et Guillaume de Sarret. Les arbitres stipulèrent aussi d'autres facultés pour l'évêque; ils réservèrent les droits des feudataires dans toute la mouvance du château (archives départementales).

On a vu que ni Gérald de Curières junior, ni Raymond de Ligons n'avaient figuré à l'enquête. Le lundi avant la fête du bienheureux saint-Michel, "Beale Michaelis", de l'an 1307, il intervint entre eux et les dits arbitres un acte dont je vais faire connaître la teneur. Il commencèrent par déclarer qu'en tant que la dite enquête pourrait leur préjudicier, elle leur était étrangère. Et procédant ensuite à la vérification et à la délimitation de leurs droits de justice, ils arrêtèrent avec les vénérables et discrets hommes Jean de la Baccalauria et Béranger Bastida, les points suivants Il fut reconnu que- Raymond de Ligons avait la juridiction et le pouvoir "fustigiendi, et postellum erigendi, et erectum tenendi, et mixtum imperium et cognitionem et punitionem causarum sanguines", soit dans le ripère de Malescombes, soit sur les autres terres de sa dépendance dans les paroisses de Cruéjouls et de Lassouts. Quant à Gérald de Curières, il fut reconnu que, de toute ancienneté, par lui-même ou par ses prédécesseurs, il avait eu et il avait "juridiclionem minorent et cognitionem sanguinum  et iclorum"  sur ses terres et possessions de Sainte Eulalie et dans la mouvance, et aussi sur une partie desfiefs de Malescombes, car alors Malescombes dépendait de la paroisse de Sainte-Eulalie. Il faut remarquer, en effet, que des fiefs de Malescombes relevaient de Gérald de Curières. Il en avait la seigneurie par succession ou par échange ; un acte de 1271 ne permet pas  d'en douter. Au commencement de cette dernière année, Rigaud de Curières son père, qualifié damoiseau dans l'acte précité, avait épousé Hélène de Bonafos de Roquelaure. Comme entre autres valeurs il avait reçu pour dot de sa femme des fiefs à Lassouts, il en fit échange avec N... dom de l'Hôpital d'Aubrac, pour d'autres fiefs que le couvent possédait à Malescombes, et qui étaient contigus à d'autres terres que la famille de Curières avait inféodées. Cet acte, qui est assez curieux comme rédaction, est encore, sous un autre rapport, d'un intérêt véritable, car authentique au premier chef, puisqu'il fut reconnu pour tel dans des actes de justice ou d'aveu du XVlle siècle, il prouve, contrairement à l'opinion du président de Gaujal, que les abbés d'Aubrac, au lieu d'attendre au XIVe siècle pour prendre le titre de dom, le portaient an XIIIe siècle, en l'an 1271, tout au moins (il existe aux archives de notre province un acte de 1237, par lequel B. et B. de Castelnau (de Castronovo) cédèrent le château d'Aurelle à N... dom d'Aubrac et à N... de Villaret. -Nous avons dû communication de ce document à l'obligeance de M. Henri Affre, archiviste du département de l'Aveyron.).

Ainsi, en résumé, nous avons, ou à peu près, l'organisation de la justice dans le mandement de Sainte-Eulalie, an XIIIe siècle

A l'évêque de Rodez et à Guichard de Malaval ou à ses héritiers, la haute justice;

A Hugues de Vallat, la connaissance des causes personnelles et d'injures ou criminelles dans les masages d'Alloz (La famille de Vallat n'était autre que la maison de Montvallat, d'Auvergne, qui de son nom Vallat, appela son château Montvallat. Bien des titres le démontrent : Hugues de Vallat, vivant en 1268, était fils d'autre Hugues, chevalier (titre de 1276).) ;

A Gérald de Curières, "juridictionem minorem et cognitionem sanguinum et ictorum" sur ses, possessions de Sainte Eulalie et dans toute la mouvance;

 

A Raymond de Ligons, le "mixtum imperium" le ripère de Malescombes et sur ses biens dans les paroisses de Cruéjouls et de Lassouts (Avant l'acte de 1307, les droits de justice de la famille de Ligons avaient été réglés entre l'évêque de Rodez et Raymond de Ligons, damoiseau, héritier universel de feu Guillaume, chevalier, son père, dans un acte d'accord reçu par Bernard , notaire, le di-. manche après la fête de saint Barnabé, apôtre, de l'an 1296. - Archives départementales.).

Nous n'avons rien trouvé de précis touchant les droits de justice qu'aurait eus la maison d'Hacbrand.

Ces familles étaient unies par les liens de la parenté ; divers actes qui le prouvent sont en notre possession ou appartiennent aux archives départementales.

En 1260, inféodation par Guillaume de Ligons de partie d'un fief patrimonial qu'il avait en indivis avec Gérald de Curières et Raoul de Prévinquières ;

Raymond de Ligons, qui vivait en 1296, était neveu de Simon d'Hacbrand;

Marcébilie, fille de Gérald de Curières junior, épousa Guillaume, chevalier, seigneur de Montvallat:

Ces mêmes actes et d'autres documents peuvent aussi nous orienter sur la manière dont ces hommagers étaient établis dans la mouvance.

Gérard de Curières junior occupait, en 1299, une partie du fort qu'il tenait, probablement de l'évêque en fief libre, "in feudum liberum" ; - "salvo tantum jure doininii Geraldi de Curieras domicelli in et super castro cum fortaliciis", porte une transaction de 1299: sous la réserve du droit de seigneurie de Gérald de Curières junior, damoiseau, sur le château avec ses fortifications.

Gérald de Curières senior habitait le château indiqué, au midi, vers l'autre extrémité du bourg, parle cadastre de 1660; - "magna domus et antiqua", grande et ancienne maison ;  (partage de 1302).

Les Vallat possédaient, dans le rectangle féodal, une tour forte ; "juxta turrem delz " Vallati", auprès de la tour de Vallat,  avons-nous lu dans plusieurs actes.

Les Ligons résidaient à l'extérieur du fort, et, souvent aussi, dans le Layssaguais, comme nous le verrons plus loin.

Et quant aux d'Hacbrand, quoiqu'ils fussent possessionnés, surtout, en dehors de la paroisse, leur demeure ordinaire était dans le lieu « pro ut clauditur » c'est-à-dire dans l'enceinte de Sainte-Eulalie-d'Olt (« La coutume des Français, c'est que les nobles passent leur vie loin des cités, » nous dit l'ancien ouvrage De republicd Anglorum, p. 197).

Il est facile, maintenant, de comprendre la structure politique du "castrum" féodal au XIIIe siècle.

Le suzerain y résidait ou s'y faisait suppléer en ayant pour auxiliaires ses hommagers nobles qu'il avait investis de leurs possessions, ou qui, indépendants originairement , lui en avaient fait hommage pour les recevoir, en même temps de lui, comme bénéfices, et se ménager de la sorte la garantie de sa protection.

 

C'est le moment d'établir quelle était, alors, l'importance territoriale de la châtellenie de Sainte Eulalie d'Olt.

 

Nous la trouvons dans un titre fort précieux et d'une autorité souveraine, l'état général des confronts de la châtellenie dressé, le 5 mars 1366, par ordre de l'évêque et du comptor de Montferrand (Ce titre était en possession de l'auteur).

On y voit que ce mandement seigneurial dépassait de beaucoup les limites actuelles de la commune. Outre le lieu de Sainte Eulalie, il comprenait, notamment, avec leurs appartenances, les fermes, hameaux ou villages de : Malaval, Cantaloube, Lotis, Louzets, Cabanac, les Espessés, le Peyrastre, les Amilhaus, Saint-Saby, Carocombe, les Caleyries, les Grafandiès, la Banna, Campés, les Azémars, le Bousquet, le Pouget, le Bouissou, les Cayrouses, partie du bois de Montfalgous, Malescombes, Coustilles, terroir de la Garde, Pouze ongue, les Cambons, le Ségala, les tènements* (*terre en héritage) du Barage, la plus grande partie des Goutals, et s'avançait dans les paroisses de Lassouts, de Cruéjouls, de Coussei•gues, de Lunet, des Crouzets, de Pierrefiche et de Saint-Geniez (Voir aussi les actes précités de 1268 et de 1296, et, en outre, l'hommage rendu, en 1322 , par G. d'Hacbrand. - Archives départementales.)

 

Il nous reste à montrer à qui tout ce territoire appartenait.

 

Remarquons, d'abord, qu'en général, il n'y avait de propriétaires, dans la complète acception du mot, que les nobles au Xe siècle. Pour les autres tenanciers, les biens n'étaient que des "possessiones", des tenures précaires, puisqu'elles provenaient d'emphytéoses* (*emphytéose est une convention par laquelle le propriétaire d'un héritage en concède la jouissance pour un certain temps et moyennant une redevance annuelle.), de baux à cens, de baux à fiefs ("Le seigneur, source de toute propriété" a dit Troplong, -Du contrat de Société.). Néanmoins, on aurait tort de penser qu'au fond de cet état de la propriété il y eût un fait initial d'usurpation par la noblesse (Troplong, Revue de Législation et de Jurisprudence). Les féodaux n'avaient fait que se mêler aux hommes libres de la société gallo-romaine dans les rapports de ceux-ci avec l'immense majorité de la population à cette époque, autant et plus qu'à notre époque, je veux dire la population rurale qui était alors sous le régime du colonat ( Il faut observer que, parmi ces colons, se trouvaient en grand nombre les fils de ces nobles Gaulois ou Germains que, sans égard pour leur courage et leur infortune, les Romains avaient, réduits en esclavage après les défaites de Vercingétorix et d'Arminius). Bien plus, sous l'influence de notre religion, ils turent, à vrai dire, les émancipateurs de cette classe si malheureuse de nos ancêtres, car tandis que le colon était un esclave attaché à la culture, un immeuble par destination dans la société romaine, ils lui restituèrent sa qualité d'homme ; en lui ils reconnurent leur frère, et 'ils le disposèrent pour un temps prochain, à posséder comme eux des bénéfices et à remplir comme eux les charges des Parlements (Troplong, De la Prescription, t. 1, p. 305 i - et De l'Echange et du Louage, Préface). Le servage de la glèbe n'était pas, en effet, tout ce qu'on a prétendu dans ces libelles calomnieux qui remplirent et déshonorèrent si complètement la caducité du XVIIIe siècle. J'ai sous les yeux plusieurs titrés qui montrent en quoi il consistait.

En 1217, le tènement du Ségala relevait de Gérald de Curières, chevalier. Il y avait, alors, un "mansus", un hameau disséminé en bas ou sur le penchant de la colline. Les tenanciers qui l'occupaient étaient "manentes", gens de servage, car dans un titre de concession qui leur fut faite, sous condition de la taille aux quatre cas, par Rigauld et Gérald de Curières fils de Gérald, l'an 1,274, je lis ce qui suit : « De même nous concédons que vous ne soyez pas tenus d'habiter dans ce masage à perpétuelle demeure, et que nous n'ayons pas le droit.de vous contraindre d'y allumer et d'y établir votre foyer, "item concedimus ut in ditto manso non teneamini facere continuam mansionem, nec fovere ibi larem vestrum à nobis vel nostris possitis compelli" (Ce titre était  en  possession de l'auteur). Le servage de la glèbe n'était donc plus, au fond, que la prohibition pour le tenancier de changer de résidence. Et il faut ajouter que cette prohibition se conçoit, si on réfléchit à l'état social dans cette période de notre histoire, car si d'un côté il importait au seigneur d'empêcher que son concessionnaire désertât sa juridiction pour une seigneurie voisine et peut-être rivale, il importait également de déshabituer les hommes de ces temps ; de ces goûts d'inconstance invétérée qui, pour eux, étaient le fruit des invasions antérieures, et de préparer ainsi une assiette fixe, une base solide, pour une société régulière et fortement constituée. Aussi, un des apôtres les plus célèbres de la démocratie a-t-il- déclaré que le servage fut alors un bienfaisant progrès pour la civilisation moderne. Mais pour nous, qui sommes les disciples de Jésus-Christ, nous ne cesserons de déplorer ce dernier vestige des liens dont l'éternel ennemi de l'humanité, Satan, avait chargé nos pères. "Tout n'est rien sans la liberté" (Ordonnance de Louis le-Hutin du 3 juillet 1315.).

Les hommagers nobles qui avec l'évêque et Alde de Malaval se distribuaient la très-majeure partie du mandement de Sainte Eulalie d'Olt, étaient les Vallat, les Curières, les Ligons, les Hacbrand.

Dans les titres dont nous avons eu connaissance, la famille noble du Verdier ne paraît que vingt sept ans après.

Voici quel était, en 1366, dans le mandement précité, le nombre des tenanciers de l'église de Rodez, de la famille de Curières et du seigneur de Montferrand. Nous ne pouvons rien dire des concessionnaires des autres seigneurs, parce que leurs liéves* (*Extrait d'un papier terrier contenant la désignation de chaque héritage, et indiquant la contrée où il était situé, le nom du tenancier, les cou-

lins, la qualité et quotité de la redevance à laquelle il était soumis : Les LIÈVES anciennes et faites dans un temps non suspect servent quelquefois de preuve pour faire de nouveaux terriers, quand des titres ont été perdus par guerre ou par incendie), pour ces époques, ne sont pas à notre disposition. Et faisons observer que cette date de 1366 n'est pas bien choisie pour donner une idée vraie de la population de la châtellenie à la fin du XIIIe siècle. Car, en 1366, il y avait dix-huit ans à peine que la famine et la peste avaient tour à tour désolé le pays.

Les tenanciers, chefs de famille, qui dépendaient en seul de la famille de Curières à Malescombes (village et appartenances) étaient au nombre de douze. Ceux qui dépendaient en seul de la même famille, dans le surplus de la circonscription de Sainte Eulalie, étaient au nombre de soixante trois (registre de 1367, Fombales, notaire.)

Les tenanciers, chefs de famille ou autres, qui dépendaient en seul de l'évêque de Rodez, étaient au nombre de cinquante (Liéve du XIVe siècle);

Enfin, cent vingt-six tenanciers, chefs de famille ou autres, dépendaient tout ensemble de la famille de Curières et du baron de Cénaret qui avait succédé au compter de Montferrand (Reconnaissances consenties au baron de Cénaret, en 1466, transcrites par Rogéri, notaire.).

Par ce détail on voit combien d'hommes , combien de familles, dans la circonscription de Sainte Eulalie, furent redevables à l'église de Rodez ou à ses hommagers nobles de l'inestimable avantage de jouir de la plupart des droits civils au XIIIe siècle. Mais, ailleurs, il y en eut bien d'autres encore ; on peut aisément le présumer.

Il est positif, en effet, que les seigneurs dont nous avons parlé avaient aussi des possessions dans d'autres mouvances. Ainsi, la famille de Ligons ou de Lugans à qui appartenait incontestablement, d'après un titre de 1333, le château de ce nom dans le Layssaguais, possédait jusqu'au pied du rempart du fort baronnial de Sévérac, des fiefs d'assez grande importance, et la famille de Curières avait des seigneuries dans la baronnie d'Aurelle, les châtellenies de Saint-Geniez et de la Roquevalsergue, à Layssac et à Buzeins (« Homage randu à Alfonse comte de Poitiers (illustri Giro dno A comit Pict et thole), par Gérald de Curières , du chatau de St-Eulalye, chevalier, dans lequel après avoir fait homage, recognaissance et -declaration pour ses terres et seigneuries dans les chatellenies de Saint-Geniez et de la Roquevalsergue, il le fait audit comte de Poitiers pour Hugues de Curières son frère, comme ayant procuracion de lui , en ]an mil deux cent soixante , rettenu par Ramond Gaufredy, notaire. »

Nous possédons cet acte par extrait produit en justice, et authentiqué judiciairement en 1698).

J'ai sous les yeux un acte d'investiture qui peint assez fidèlement les rapports du seigneur au tenancier dans la première moitié du XIIIe siècle. Je vais le traduire de la langue romane en français dans tout ce qu'il y a de lisible, car il est détérioré sur plusieurs points.

« Qu'il soit connu de tous les hommes présents et à venir que l'an de l'Incarnation de Notre Seigneur 1247, moi Jean de Rieu, pour moi et mes successeurs, avec bonne foi et... du plein gré de monseigneur Gérald de Curières, chevalier, et de dame Galiane sa femme, je vends pour tout temps et t'abandonne par cet acte, pour valoir à tout jamais, à toi Matheu et à tes enfants et à tous ceux à qui tu voudras vendre ou donner ou livrer en gage ou de quelque manière que ce soit aliéner, exception faite de l'église et des chevaliers dit château... et sous la réserve en tout temps de la seigneurie... de monseigneur Gérald de Curières et des siens, sur... prés... pour XXIII sols rodanais... lesquels prés sont dans la paroisse de Sainte-Eulalie..., et moi Gérald de Curières et dame Galiane ma femme, pour nous et pour les nôtres... (déclarons) avoir reçu le service annuel... que toi Matheu tu fourniras chaque année aux,.. à nous et aux nôtres et nous te confirmons sur ces prés à toi et aux tiens (le droit) de les détenir et posséder pour tout temps en notre nom et des nôtres, sous la réserve de notre seigneurie... et nous promettons en bonne foi de te préserver et défendre contre tous hommes et toutes femmes... pour tout temps... et moi Guillaume Moleinier... ai écrit cet acte. »

Les chevaliers et damoiseaux qui, au XIIIe siècle, habitaient le château de Sainte Eulalie ou son mandement, étaient animés des meilleurs sentiments de foi religieuse. Les preuves abondent.

En 1205, (Lacroz, notaire), Rigaud de Curières, chevalier inféode aux quatre cas: on sait que dans ces quatre cas figure celui du voyage d'outre-mer;

Même inféodation, en 1274, par Rigaud et Gérald de Curières;

En 1305, par les enfants de Raymond de Curières et Gérald de Curières junior.

Et ces actes sont de l'authenticité la plus canonique, car le second est relaté, presque en entier, dans une série de registres de reconnaissances depuis 1367 jusqu'au XVIIIe siècle, et le premier et le troisième ont été vérifiés dans les dénombrements faits en conséquence des hommages rendus au comte d'Armagnac, à Louis fils aîné du roi, au roi et à la reine de Navarre et au roi de France, par la famille de Curières, en 1370, en 1402, en 1408, en 1450, en 1531,- en 1610, en 1634 et en 1667 (Archives de Montauban, série C, section des hommages, -et Archives départementales.).

Au reste, plusieurs membres des familles dont nous venons de parler, appartenaient au clergé séculier ou aux ordres monastiques.

En 1237, Astorg et Bernard de Prévinquières étaient prêtres.

En 1240, B. de Ligons était moine de Conques.

En 1278, J. de Curières était moine.

Quelques années plus tard, un frère d'Hélène de Bonafos de Roquelaure, Amalric, était moine de Saint-Benoît ( D'après un titre de la maison de Roquelaure (bail à fief par Déodat de Bonafos, seigneur de Roquelaure, le 3 des ides de juin 1277), Amalric se trouvait dans les ordres religieux dès celte dernière date.).

Ces maisons firent au monastère de Bonneval des donations nombreuses. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir, dans nos archives départementales, le brevet des- concessions faites à cette abbaye.

Telle fut, au XIIIe siècle, la classe gouvernante pour ce coin de terre qu'on appelait la châtellenie de Sainte-Eulalie d'Oit, en Rouergue.

Il y eut, sans doute, des faiblesses et peut-être des crimes que nous ignorons ; des larmes, certainement, et en abondance, furent versées entre ces grands murs qui ont disparu, et dont on découvre avec étonnement les fondements énormes à quelques pieds sous terre (Fouilles opérées sous la direction de feu M. l'abbé Gervais), mais il y eut aussi de grandes vertus. L'élan d'émancipation que la croisade avait provoqué se fit sentir sur les rivages d'Olt, dans ces vallées, sur ces montagnes (Hugues et Gérald de Curières qui rendirent hommage, en 1260, au comte de Poitiers, avaient pris part à la septième croisade (la première de saint Louis). Leur nom et leurs armes figurent, à Versailles, dans la salle des croisés.). Dans les vieux titres que nous avons compulsés, nous avons cru reconnaître, souvent, les inspirations généreuses qui, alors en France, élevèrent si haut le niveau moral de la société.

 

Lettrine

 

CHAPITRE II

 

LES CHEMINS DANS LA CHATELLENIE DE SAINTE EULALIE D'OLT AU XIIIe SIÈCLE. - CHARGES DES TENANCIERS DE CETTE CHATELLENIE A LA MÊME ÉPOQUE.

 

Depuis que j'avais appris au collège que c'est Henri IV qui, le premier, avait établi les grands chemins (Dalloz, Jurisprudence générale), je m'étais souvent demandé comment nos ancêtres avaient pu, sans se rompre le cou, cheminer auparavant à travers nos montagnes. Le sol de nos contrées m'apparaissait aux Xle, XIIe et XIIIe siècles, principalement, tout encombré de forêts, sillonné par des ravins et des torrents, n'offrant, enfin d'autre voie de communication que des sentiers perdus dans les ronces ou les longues herbes. Je m'attendais, à tout instant que les vieux titres allaient me raconter des catastrophes éprouvées par les voyageurs, d'affreuses tragédies parle fait des voleurs ou des bêtes féroces; j'allais même jusqu'à penser qu'à l'instar de la toison d'or suspendue, comme chacun sait, dans le célèbre jardin, quelque histoire palpitante d'intérêt comme un roman, était attachée aux branches de nos plus vieux chênes, sans autre danger pour la recueillir que de lire le plus attentivement possible les vieux actes que je dépouillais. Mais interrogés consciencieusement, ces actes m'ont répondu qu'il y avait d'assez bons chemins à Sainte Eulalie et dans toute la mouvance, et même qu'on pouvait, en général, les parcourir sans de trop risques, car les gentilshommes de ces temps-là étaient loin d'avoir les moeurs et le caractère mélodramatiques qu'on leur prête dans des ouvrages de notre temps.

Ces documents même m'ont informé qu'à Aubrac, il y avait des chevaliers pour escorter sur ces montagnes les étrangers, que, jamais, ou à peu près, on n'y mourait de froid, car des moines étaient constamment occupés à découvrir les voyageurs égarés ou submergés par la neige, pour les guider, ensuite, dans le sûr et bienfaisant asile de leur magnifique couvent (Aubrac, fondé en 1120). Ces titres m'ont révélé bien autre chose encore sur les contrées voisines. Mais ne sortons pas de notre châtellenie.

Les chemins dont Sainte Eulalie disposait étaient nombreux et tournés vers tous les points cardinaux : Espalion, Saint-Geniez, Millau, le Languedoc, -le Gévaudan, l'Auvergne (Archives de la maison de Cénaret). Ils sont nettement- indiqués dans les anciens documents, et on y voit qu'ils ne manquaient pas de conditions de viabilité suffisante, car ils sont appelés via, ce qui veut dire chemin commode pour piétons; chevaux, chariots, bêtes de somme, bêtes de trait (D'après certaines coutumes , le chemin chastellain, via castellanea, devait être large de 10 pieds. - Du Cange, Glossarium ad scriptores mediœ infimoe latinitatis, vo Via.). Sainte-Eulalie possédait même entre le pied de la forteresse et la montagne des Goutals un beau pont de pierre (Archives de la maison de Cénaret.). Il en subsiste au milieu du fleuve d'Olt un énorme débris qu'on ne saurait examiner attentivement sans être convaincu que si ce pont a eu le sort de tant de choses d'ici-bas, la construction n'en avait pas moins été des plus solides (« On sait que des associations charitables, formées dès le XIIe siècle, sous les auspices de saint Bénézet, pâtre et constructeur de ponts, pastor et pontifex, avaient pour but d'ouvrir des chemins aux voyageurs et de leur faciliter le passage des torrents et des rivières. La confrérie des Frères pontifes jeta sur le Rhône, en 1265, ce pont saint-Esprit qui subsiste encore avec ses voûtes de pierre, à côté des ponts suspendus jetés sur les fleuves par l'audace de l'industrie moderne. » - Chantrel , fist. pop. des Papes, 3e édition, t. III, p. 300 et 301. - « Forum hospitalariorum pontificum, seu factorum pontium... habitus erat vestis alba cum signo pontis et crucis de panno supra pectus... » Du Cange, loc, cit., vo Frater.). On est à se demander avec une véritable surprise, sous quel effort il a pu crouler.

La conservation des ponts, l'entretien des chemins, la main d'œuvre pour construire ou fortifier le château, étaient presque en entier à la charge de emphytéotes (D'après Du Cange, vo Via, "viarum et itinerum exstructiones ac reparationes inter publica onera recensentur, à quibus nemo cujuscumque dignitatis esset immunis erat".). Mais, pour les dédommager, les seigneurs leur firent des concessions importes. Voici un titre qui se rapporte à celles que les tenanciers avaient reçues dans le mandement de Sainte Eulalie d'Olt.

En 1314, et le mardi après l'octave de la fête de Pâques de Notre Seigneur, Pierre de Verdier, Hugues de la Coste, et Joseph Clavel, syndics ou mandataires de la communauté des hommes de la châtellenie de Sainte Eulalie de Rive-d'Olt et de son mandement, d'une part, et nobles damoiseaux Guillaume d'Hacbrand, Guillaume de Ligons, Gérald de Curières, Bertrand de Vallat et Guillaume de Ricard, seigneur de Tholet (Guillaume de Ricard avait des droits à Sainte Eulalie pour avoir épousé une des trois filles de Raymond de Vimenet, feudataire du compter de Montferrand. Des deux autres , la première était femme de Gérald de Curières junior, et la seconde de B... de la Capelle-Bonance, chevalier - On trouve, en 1313, une « donation faite par Raymond de Vimenet, damoiseau, â Géraud de Curières, damoiseau de Sainte-Eulalied'Olt, mari de Bermonde, de Vimenet, fille dudit Raymond; » et, en 1350, un accord sur droits successifs dans lequel figure « noble Hugues de Vimenet, chevalier de Saint-Jean. » - Collection des inventaires sommaires des archives départementales antérieures d 1790 (Aveyron), par M. Henri Affre, t. II, p. 88 et 272.), d'autre part, ne purent s'entendre sur les droits de lignerage et de pacage que les seigneurs avaient concédé à l'université, "universitati" des hommes de la châtellenie et de toute la mouvance. Après de vains essais de conciliation, les parties convinrent de compromettre. Elles choisirent discrets hommes, maître Raymond Canas et un autre qui portait un nom de prédestiné, Gérard de Salomon (Géraud Salamon, savant en droit, était consul de la cité de Rodez , en 1316.- Voir l'excellent ouvrage de M. Henri Affre -Lettres sur l'histoire de Rodez, p. 75), pour arbitres, et, peu après, dans la cour de monseigneur de Montferrand, "in aulâ domini Monteferrandi", l'accord fut fait en présence de nobles hommes, "nobilium virorum", Bermond de Montferrand et Béranger de Curières, damoiseaux. Les droits que nous mentionnons (Archives de la maison de Cénaret) appartenaient, depuis longtemps, à la communauté de Sainte Eulalie ; nous ne savons dans quelle mesure ils lui appartiennent encore : nous manquons d'éléments suffisants pour exprimer là-dessus une opinion motivée.

Mais n'oublions pas de faire observer combien il est faux qu'en ce temps-là, comme on l'a récemment prétendu, les tenanciers furent toujours aux genoux ou sous les pieds des nobles. Ils avaient conscience de leurs droits et de leur dignité d'hommes ; leur attitude était celle d'hommes libres; ils courbaient le front "sous le joug des lois, ce joug salutaire et doux que les têtes les plus fières ne rougissent pas de porter, parce qu'elles ne sont pas faites pour, en porter d'autres (J.-J. Rousseau.)".  Mais, au-delà, ils ne relevaient que de leur liberté.

Constatons aussi que le tenancier était alors bien moins chargé qu'on ne voudrait le faire entendre.

Nous allons essayer de le montrer.

Comme nous l'avons exposé dans le chapitre précédent, les biens que le paysan possédait alors lui venaient tous primitivement de la libre disposition des nobles. Ceux-ci s'étaient dépouillés pour lui de la possession du sol. Ils lui avaient transmis presque totalement leurs droits de propriété par un contrat de société qu'on appelait bail à fief, bail à cens, bail à rente (« Considérée dans ses rapports avec la classe des cultivateurs, la féodalité n'a été autre chose qu'un vaste bail à ferme perpétuelle ou à colonage héréditaire. » Troplong, - De l'Echange et du Louage, Préface.).

Voyons sous quelles charges il avait reçu, le plus souvent, ces précieuses concessions.

On avait d'abord établi que sur les biens dont il était ainsi possessionné, le tenancier pourvoirait à la dîme pour l'entretien du culte et l'entretien des prêtres.

Ce prélèvement une fois fait (« Au nom du Seigneur, Amen, l'an de l'Incarnation de N.-S. (ejusdem) 1367, et le 26 du mois de janvier, etc., sachent tous que Guillaumette, veuve de Jean Sabrier..., a reconnu tenir en emphytéose de noble Hugues de Curières, et que ses prédécesseurs ont tenu du prédécesseur de ce dernier, pendant un temps que, déjà, il n'en existe plus de souvenir, et qu'il ne s'en écoulera pas de plus long sans doute, un territoire à la Lavagne..., sur lequel elle a reconnu que ledit damoiseau a la cinquième gerbe, déduction préalablement faite de la dîme et du juste salaire dû aux collecteurs... » Titres vérifiés à Montauban en 1671.), on convint qu'annuellement il payerait au seigneur un cens en prestation ou en argent, ou bien une quote-part des récoltes.

De plus, comme le titre de concession, le contrat de bail associait le seigneur et le tenancier pour la mise en valeur de la propriété foncière, l'on avait décidé que s'il plaisait au tenancier de se dépouiller, à titre onéreux, du fonds pour un autre emphytéote, une part du bénéfice reviendrait au seigneur, sous le nom de lods et ventes (D'après Boutaric, le droit des lods « est le prix de l'approbation ou le consentement que donne le seigneur direct au changement de main.» - Traité des droits seigneuriaux, ch. 3, § 1.).

Enfin, il fut convenu que « pour chaque feu allumant,»-les tenanciers payeraient au suzerain, dans la proportion des terres dont ils seraient investis, une taxe personnelle appelée queste (Larroche, Dr. seign., ch. 18, art. 345 et suie. de la Coutume de Bourbonnais.).

Il faut examiner à présent quelle était la quotité de ces diverses charges à Sainte Eulalie de Rive-d'Olt.

Le droit des lods que toujours on calcula sur le prix net promis par l'acquéreur (Eugène de Barrau, Critique sur les anciennes institutions..., p. 25.

Cette règle était poussée si loin au profit de l'emphytéote, qu'il était décidé que lorsqu'un fonds était vendu moyennant une certaine somme et une rente en grains, les lods n'étaient dus que du prix et non de la rente, à moins qu'elle ne fût rachetable. - Géraud, Droits seigneuriaux, liv. 2, eh. 3, no 34.), ne fut jamais, dans le mandement dont il s'agit, que du dixième de ce prix (A Montauban , les lods dus au roi étaient du dixième. - Alberi, Lettre L, ch. 20.), ou même seulement du douzième (D'après le droit commun , les lods devaient être du douzième du prix, à moins de coutume on de titre contraire. L'emphytéote pouvait se libérer de la « surcharge » par la prescription de trente ans, tandis lue le seigneur ne pouvait l'acquérir par une possession également trentenaire. Il était dans les principes de ce droit barbare que le fort ne pouvait prescrire contre le faible, le seigneur contre le vassal. - Graverol sur Larroche, Des Droits seigneuriaux, ch. 38, art. 1.). Nous n'avons trouvé aucun titre qui modifiât en ce point le droit commun.

Le cens était aussi très peu onéreux, si on le compare aux redevances de notre époque. Une partie considérable du pré voisin de Sainte Eulalie, appelé du Pradal, dont la contenance est de un hectare trente-six ares six centiares, d'un revenu imposable de cent vingt-neuf francs quatre-vingt-dix-sept centimes, et qui paie d'impôt foncier trente-et-un francs soixante-quinze centimes (Documents fournis par feu M. l'abbé Gervais.), cet immeuble ne payait alors que trois deniers rhuténois de redevance annuelle: "Sub censu annuo trium denarium rhutenensium" (Archives de la maison de Cénaret.).

Quant au Champart ("Le champart, campi pars, était une tenure en usage dans plusieurs parties de l'ancienne France Ce droit, aussi appelé agrier dans le Midi, et terrage, était fort ancien et consistait dans une certaine partie aliquote de fruits que le propriétaire qui aliénait un héritage, se réservait de prendre sur la récolte de chaque année. Il se gouvernait par les mêmes principes et les mêmes règles que les rentes foncières... " - Troplong , De l'Echange et du Louage, t. 1, p. 225, 226 et 227.), le droit commun était à Sainte-Eulalie d'Olt, si nos calculs sont exacts, de la sixième gerbe.

Voilà quelles étaient les redevances que percevait le seigneur foncier (Je ne dis rien de la taille aux quatre cas, parce que, dans la châtellenie de Sainte-Eulalie d'Olt, elle fut réglée par les clauses du bail de fonds, et qu'elle' se confondit , par conséquent, avec la rente, avec le cens. Elle n'était pas due au suzerain eu sa qualité, mais au seigneur foncier, comme on peut le voir par une foule de reconnaissances consenties en 1446 au baron de Cénaret, seigneur de Montferrand.

Et à ce sujet. je crois utile de faire observer qu'on aurait grand tort de croire, qu'en droit commun le seigneur avait le droit a d'imposer, quand il le voulait et arbitrairement, ses hommes. » C'est le contraire qui est la vérité. Dans ces vieux temps, la taille n'était due, soit au suzerain en sa qualité, soit au seigneur foncier, qu'en vertu d'un titre ou de coutume immémoriale. - Bretonnier sur Henrys, liv. 3, q. 68, no 7.

. L'article 61 de la Charte de Montpellier (15 août 1204), s'exprime ainsi : « Le seigneur de Montpellier n'a point et n'a jamais eu le droit de tolte, queste, prêt forcé, ou exactions quelconques sur les habitants de Montpellier. » A. Germain, Hist. de la com. de Montpellier, t. 1, p. 94 et 95.).

 

Pour le droit de queste (Forme ancienne du mot QUÊTE. Féod. Droit de gueste, Taille que les seigneurs prélevaient sur leurs vassaux : Je ne pense pas que tu espères faire payer deux fois à nobles, bourgeois ou serfs le droit de QUESTE. - F. Soulié.) auquel vint se joindre le commun de paix, et qui parut se confondre souvent avec ce dernier, nous avons sous les yeux un document qui peut nous faire conjecturer quelle en était l'importance au XIIIe siècle. Le 20 avril 1700, "199 chefs de maison tenant feu" dans une majeure partie de l'ancienne mouvance, payaient, en total, au seigneur de Sainte Eulalie , 34 livres 8 sols et 6 deniers pour droits de queste et commun de paix (Archives départementales).Eh bien ! peut-on dire que, sans autre poids sur les épaules que les obligations de ce genre, le tenancier fût écrasé ?

Observons qu'à Sainte Eulalie d'Olt il n'avait plus rien à payer, ni impôt direct (Rien, à ma connaissance du moins, ne constate que l'impôt du centième d'abord, et du cinquantième ensuite, que Philippe le Bel voulut établir sur tout le royaume, et qui était contraire au droit féodal , ait été perçu dans la châtellenie de Sainte-Eulalie d'Olt. Du reste, Philippe lui-même, en ordonnant au sénéchal de Beaucaire de le lever sur les sujets du domaine, lui avait prescrit d'en ajourner la perception dans les fers des prélats et des barons. Or, les seigneurs hauts justiciers de Sainte-Eulalie étaient, au XIIIe siècle, l'évêque de Rodez et G. de Malaval.), ou indirect (La maltôte (l'impôt indirect) avait été restreinte au domaine royal. -Rouleau original, Supp. du très. des Chart., 1. 1024 no 82.), ni péage de pont (Je n'ai rien trouvé, dans les titres, qui m'autorise à dire qu'un droit de péage fût alors payé aux. Seigneurs de Sainte Eulalie.), ni centimes additionnels, ni portes et fenêtres, ni droits de Mutation pour acquisition gratuite ou succession (Eugène de Barrau, loc. cit.), ni droits de transcription ou d'inscription hypothécaire (Il fut constaté, sous le second Empire, par M. Josseau, député, que, dans le département d'Eure-et-Loir, l'enregistrement atteignait presque le chiffre de l'impôt foncier sous toutes ses formes.). Ce qu'il devait payer en plus, et seulement s'il habitait dans le lieu de Sainte-Eulalie, c'était un droit de fournage pour cuire au four du seigneur de Montferrand (Ce droit était de: -Pour le pain blanc de 21 livres, une livre du dit pain;

- Pour le pain vulgairement appelé rassett de 26 livres , une du dit pain ;

- Une livre de pain bis pour une tourte de pain bis de 31 livres;

- A la charge par le seigneur de fournir le bois nécessaire pour faire cuire le dit pain et un fourrier pour l'aprester, et de tenir le dit four réparé de toutes les réparations utiles et nécessaires. u - (Reconnaissance faite au seigneur de Sainte-Eulalie par Jean Blanc Solatges et Autoine Blanc, consuls, agissant au nom de la communauté; acte reçu, le 23 octobre 1703 , par Pierre Deizers, avocat et notaire royal.)

Je n'ai pu m'assurer s'il y avait dans le mandement de SainteEulalie d'Olt, banalité du moulin et du pressoir. La banalité du moulin était, souvent, un avantage réel au profit des emphythéotes plutôt qû une charge. Le seigneur était obligé d'entretenir le moulin en bon état (Larroche, Dr. seign , chap. 16, Art. 3), et si le grain porté au moulin banal n'était pas moulu dans les 24 heures, le vassal pouvait aller moudre ailleurs. - Bacquet, Justice, chap 19, no 7 ; - Larroche, Droits seign., çhap. 22, art. 6).

Oh ! je conviens qu'à la longue, quand le temps eut aboli la mémoire du bail primitif de fond, et du contrat primitif de société, la perception en nature du champart dut paraître bien vexatoire et bien révoltante (De Tocqueville, L'Ancien régime et la Révolution, p, 64 et suivantes.). Mais en était-il de la sorte pour le tenancier de l'an 1200? En était-il ainsi le lendemain du jour où le tenancier était sorti de ce profond naufrage de toute liberté, de toute humanité qu'on appelait le colonat, établi en Gaule par la domination romaine ? (« Les monuments abondent pour montrer qu'en général, les colons et les esclaves étaient considérés comme d'un état égal. » - Troplong, De l'Echange et du Louage, Préface.). Si on réfléchit que la veille le tenancier n'avait la propriété de rien ni de soi-même, ni de sa femme, ni de ses enfants (Troplong, ibid.), et qu'on le parquait dans ces loges à esclave qui formaient, alors, une dépendance des bâtiments d'exploitation, l'on sera bien plus indulgent pour les champarts des XII et XIIIe siècles. Le bail à rente de ce temps résolu, pour l'époque, le problème qui est le péril de la nôtre : l'organisation de la terre, du capital et du travail. Il rendit à une foule d'hommes l'exercice de ce qu'il y a de plus sacré, de plus essentiel dans les droits de l'homme. Il fut la forme extérieure d'une révolution sociale des plus bienfaisantes et des plus fécondes qui se soient accomplies dans l'humanité (Si, dans les derniers siècles de la monarchie, le champart inspira tant de haine, ce fut principalement pour des causes qui lui étaient tout à fait étrangères : l'impôt et le surcroît des prestations réclamés par le gouvernement central. Tandis qu'au XIIIe siècle la dîme et les droits féodaux une fois payés, le tenancier ne devait plus rien , il fut, en outre, obligé de prélever un sixième des fruits, ou à peu près, pour payer l'impôt à la fin de l'ancien régime. C'est-à-dire qu'à cette date, l'emphytéote payait à l'Etat, sur les fruits, tout autant qu'au seigneur qui avait inféodé Mais comme la noblesse avait alors perdu tout pouvoir politique , et qu'on avait d'ailleurs oublié le bail primitif de fonds , le champart parut faire double emploi avec les charges imposées par l'autorise royale. On le traita d'abus intolérable, de criante injustice. Les lois de la Révolution le regardèrent comme un privilège ; il fut aboli. « L'empereur Napoléon appelait ces lois si sévères, à force de vouloir être démocratiques, le Jubilé de,la Révolution; mot piquant, qui peint à merveille l'esprit qui les avait dictées. » - Troplong , De l'Echange et du Louage, t. 1, p. 225, 226 et 227. Voir aussi de Tocqueville, lve. cit.).

Aussi, les historiens les plus autorisés ont-ils reconnu qu'il y eut, en France, au XIIe et XIIIe siècles, un développement inouï jusqu'alors d'activité sociale, de richesse et de population (M. H. Martin lui-même, s'exprime ainsi : « A partir du xme siècle, la culture et la population grandissent rapidement ensemble. » - Hist. de France, t. 111, p. 269.). J'ai dû le constater en ce qui concerne la châtellenie de Sainte Eulalie d'Olt; voici, des chiffres et des faits:

Le village de Lous, qui n'est aujourd'hui qu'un petit hameau, comptait plus de vingt familles en 1260 (Liéve de l'an 1300), et, à cette époque, il existait au versant des montagnes, du côté de Lassouts et du côté d'Aurelle, trois autres villages qui ont disparu complètement (Liéve de l'an 1300).

Enfin, je dois faire observer que la part afférente aux tenanciers de la mouvance sur les fruits, ne manquait pas, certes, d'importance. D'après mes calculs, il serait revenu en moyenne, par an, aux tenanciers de l'église de Rodez, du comptor de Montferrand et de la famille de Curières, déduction faite de la dîme et de là part en nature due aux seigneurs:

- 960 setiers blé seigle;

- 357 setiers blé froment ;

- 85 setiers blé de mars (On aurait tort d'apprécier ces chiffres d'après le rendement actuel de la commune; il ne faut pas oublier que la châtellenie dépassait, très sensiblement, la commune et la paroisse, et s'avançait dans les paroisses de Lassouts et de Cruéjouls, de Coussergues, de Lunet, des Crouzets, de Pierrefiche et de Saint-Geniez.) sans préjudice de la très majeure partie des fourrages, des raisins, des châtaignes et des autres fruits. (La commune de Sainte Eulalie d'Olt contient, en vignes 17 hectares 89 ares 79 centiares ; - et en châtaigneraies :  382 hectares 20 ares 19 centiares. -- Document fourni par feu M. l'abbé Gervais.

Durant l'affreuse disette de 1770, «la paroisse de Sainte Eulalie n'avait que 11 mendiants, sur une population de 1130 âmes. » - E. de Barrau.)

Aussi les titres donnent-ils à penser qu'un certain confort n'était pas ignoré de ces époques lointaines. Il y avait des draps de lit, "linteamina", médiocres, la plupart "mediocria", mais plusieurs superfins, dans cette nuit du moyen-âge ; des nappes pour mettre sur la table, et du bon vin et du pain blanc pour servir probablement sur ces nappes, puisque nous l'avons vu, on récoltait alors dans le mandement et en abondance, du vin et du blé de première qualité, "stilligidii". Les titres ajoutent, il est vrai, qu'on y récoltait aussi de l'avoine, "avena", mais ils constatent sans désemparer qu'on l'enfermait "in archa que est in stabuto", dans le coffre qui est dans l'écurie, ce qui permet de penser qu'on la réservait pour les chevaux, sans doute, et aussi de s'expliquer pourquoi,les chevaux de ce temps-là fournissaient, sans être fourbus, des courses si étonnamment longues, sans d'ailleurs avoir, comme aujourd'hui, la ressource si précieuse des chemins de fer.

Sachons donc l'avouer : on n'était pas si malheureux chez nos devanciers du XIIIe siècle. S'ils manquaient de choses que nous avons maintenant, ils en avaient à leur tour que n'avaient pas connues leurs ancêtres. Ils naissaient à la liberté, ils en goûtaient les douceurs, ils fécondaient le sol par des travaux que charmaient ses hymnes ardents, ses saintes espérances. L'heure des mécomptes n'avait pas sonné (Peut-être ne serait-il pas superflu de rechercher comment on entretenait les colons, c'est-à-dire les paysans, sous la conquête romaine. Nous pourrons nous en faire une idée , par la manière dont les esclaves étaient nourris dans les meilleures maisons.

Vers la fin de la République, Caton, le plus illustre et le plus parfait des libéraux de ce temps-là, comme chacun sait, Caton l'ancien, le Dupont (de l'Eure) de son époque, le M. N... de la nôtre, l'ancien Caton, enfin, « nourrissait ses esclaves d'olives tombées, de saumure et de vinaigre. Il fabriquait pour eux une espèce de vin dont il a pris soin de nous donner la recette : Mettez dans une futaille deux amphores de vin doux et deux amphores de vinaigre bien mordant. Ajoutez-y deux amphores de vin cuit et cinquante d'eau douce. Remuez le tout ensemble avec un bâton, trois fois par jour, pendant cinq jours consécutifs; après quoi, vous y mêlerez 64 setiers de vieille eau de mer. Ce vin se boira jusqu'au solstice s'il en reste, plus tard, ce sera de l'excellent vinaigre. » - (Gaston Boissier).

Le régime féodal valait beaucoup mieux, évidemment.

Je ne dois pas oublier que Caton était l'auteur du Traité de "Re Rustica" et du Droit des augures, « Jus auqurum » l'agronome par excellence. Il était pour Rome et l'Italie tout entière, en ce temps-là , ce qu'est aujourd'hui M. N... pour le département de l'Aveyron. Tout le monde admirait l'excellence de ses vertus , sa

sagesse : « Scepenumero mirari soleo cum hoc L. Loelio, tum culerarum rerum tuarum excellentem M. Calo, perfectamque sapientiam..., » s'écriait P. Scipion. C'était un de ces agriculteurs desquels il a dit lui-même : « Possum nominare ex agro Sabino rusticos Romanos, victnos et familiares meos, quibus absentibus, nunqudm fere ulla in agro majora opera fiant, non serendis , non percipiendis fructibus, non condendis. » Il menait d'ailleurs joyeuse vie dans sa ferme modèle de Sabine : « Je suis tous les jours en festin avec mes voisins, disait-il, « convivium vicinorum quotidie compleo. » Il aimait beaucoup le discours prononcé le verre en main par le roi de la fête. « Is sermo qui... a summo adhibetur magisIra in poculis. » « J'aime aussi, ajoutait-il, sicut in symposio Xenophontis, comme Xénophon, pocula minuta algue rorantia, les liqueurs fines. » Cependant, l'on sait comment il traitait ses esclaves. Si les recettes de Caton étaient suivies par les meilleurs et les plus sages, que devaient faire les autres ?).

Nous dirons bientôt ce qu'on fit pour l'ouvrier dans la seconde moitié de ce même siècle.

Lettrine

 

CHAPITRE III.

DE L'INSTRUCTION RÉPANDUE DANS LE MANDEMENT DE SAINTE-EULALIE D'OLT,

AU XIIIe SIÈCLE.

 

Dans le système si profond des budgets d'aujourd'hui, comme il n'y a que la main entre les instituteurs ou les collèges communaux et les charges des municipalités, j'ai voulu savoir ce qui en était au XIIIe siècle. Voici les résultats auxquels je suis arrivé. L'on fait du vieux neuf quand on cite, parmi les progrès scientifiques des temps nouveaux, l'institution prochaine de l'instruction gratuite et obligatoire. Une certaine instruction et la plus importante était obligatoire autrefois, et même elle était gratuite dans nos contrées, car je n'ai jamais trouvé qu'alors, dans le mandement de Sainte Eulalie d'Olt, l'écolier payât à son maître, ni aucun droit universitaire, ni aucune espèce de rétribution.

Comme les lettres et les sciences s'étaient réfugiées dans l'église ou dans les cloîtres (« Le sol de la France était couvert de monastères qui servaient de foyers à la double science du chrétien et du philosophe. » - Amédée Gabourd, Hist. de France, 3e éd., t. II, p. 155.), les moines ou les prêtres furent à peu près toujours les seuls instituteurs au moyen-âge. Dans l'église, en hiver, et sous le porche, les beaux jours des autres saisons, ils appelaient les enfants du riche et ceux du pauvre (« Quoniam ecclesia Dei, sicut pia mater, providere tenelur ne pauperibus, qui pareutum opibus juvari non possunt, legendi et proficiendi opportunitas subtrahatur, » disait plus tard le concile de Trente. - C. I, De magistris et ne alignid.), et là, sous l'oeil de Dieu, après avoir invoqué sur eux les bénédictions célestes, ces maîtres si vénérables les instruisaient. Le catéchisme, ce livre qui apprend à l'homme ce qu'il est, d'où il vient, où il va, quelle est sa destinée, ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers ses semblables, et, par voie de conséquence, les droits qu'en chacun de nous le prochain doit respecter, cet enseignement était obligatoire, à cette époque lointaine, après quoi, si le maître discernait dans aucun des enfants qui l'écoutaient des dispositions à profiter de la science humaine, il lui communiquait cette science, et de la sorte il préparait, pour les besoins de la mouvance, des juristes, des experts géomètres., des juges, des notaires, des médecins. Aussi n'ai-je pu m'empêcher d'être fort surpris quand, avec le bagage des préjugés contemporains, j'ai trouvé tout d'un coup, devant moi, le degré d'instruction qu'il y avait à Sainte Eulalie, dans ces âges barbares. Pour mieux me faire entendre, je vais comparer Sainte Eulalie de notre époque à Sainte Eulalie de cet ancien temps.

Sauf Messieurs du clergé, car le vénérable curé de Sainte Eulalie d'Olt m'a interdit d'établir aucun parallèle entre les prêtres de nos jours et ceux d'autrefois, on conviendra qu'avec les autorités, M. l'instituteur et trois autres personnes que nous ne saurions nommer composent à eux seuls le lustre dont les feux éclairent la commune tout entière. Eh bien quel était le faisceau de lumières qui brillait dans la mouvance en l'an 1300 ?

Des moines d'abord, quatre moines, disciples de saint Bonaventure (Saint Bonaventure, 1121-1274.), d'Albert-le-Grand (Albert-le-Grand, 1195-1280.) ou de saint Thomas d'Aquin (Saint Thomas d'Aquin, 1224-1274.), c'est-à-dire des docteurs les, plus éminents qui aient enseigné en France, depuis dix-huit siècles (Nous avons supposé que les moines originaires de Sainte-Eulalie, qui existaient en 1246, en 1278 et un peu plus tard, n'étaient pas morts en l'an 1300.) ; et de plus, un notaire, maître de Sanhalongue (Alias Gaffinelli; ce notaire instrumentait aussi à Palmas.),. et un bachelier ès-lois, maître Delzherms dont la famille subsiste encore; et je vois se promener gravement sous les ombrages de la place des Ormes, en attendant l'heure de s'asseoir pour l'audience, un juge, maître de la Baccalauria,d'une branche de cette famille possessionnée non loin de Malescombes, dans un village qui, je crois, portait son nom. Magistrat fort laborieux, très instruit, très éclairé, connaissant à fond le "Senatusconsulte Velléien", "l'Epistola divi Adriani", l'interdit "Quem fundum, la Rei dividuce", en un mot, le Droit romain , autant et peut-être mieux que Juriste de notre époque. Et c'est aussi pour moi un devoir de déclarer qu'en son temps, maître de Sanhalongue aurait été capable de composer l'ouvrage qu'on appelle aujourd'hui le Parfait Notaire, tant ses actés me paraissent des chefs-d'oeuvre de science, de clarté, de précision, de concision.

Il est donc vrai : sans chercher quel fut alors le degré d'instruction des damoiseaux et des chevaliers, je découvre à Sainte Eulalie, dans ce temps-là, un foyer de science presque aussi considérable qu'à notre époque. Cela me paraît démontré.

Mais insistons encore.

Quels étaient l'esprit, les doctrines qui régnaient dans ce siècle reculé ?

Nous avons lu tous, ou à peu près, dans des ouvrages récents, qu'on était alors obscurantiste (Il me paraît bon de rappeler que plusieurs Universités furent établies pendant le XIIIe siècle. Pour ne parler que du Midi, « l'Université de Toulouse fut fondée pour toutes les sciences, sans en excepter aucune , par bulle du Pape , en 1233 , » et celle de Montpellier fut consacrée « pour le Droit canon , le Droit romain , la médecine et les arts libéraux, c'est-à-dire pour toutes les Facultés, excepté la théologie, par bulle da pape Nicolas IV, en date de 1189. » - Savigny, Hist. du Droit romain au moyen-âge, p. 269 et suiv , t. Iii, et p. 290, ibid.), reculard, fermement persuadé que nobles et rois étaient d'une autre espèce que les autres hommes ; que ceux-ci, nés pour servir, offraient leur coeur et leur pensée en holocauste à leurs seigneurs de diverses sortes, qu'il y avait « le droit de lit » et, notamment, dans la baronnie d'Estaing, et, par ce droit,on sait ce qu'il faut entendre; qu'enfin les nobles, et même souvent les prêtres, pouvaient disposer de tous, hommes et femmes, comme il leur plaisait.

Quant au droit de lit, un publiciste éminent a démontré sans réplique ce qu'il faudrait penser de l'homme, de l'écrivain qui voudrait exhumer du ridicule sous lequel il est enseveli, le fantôme hideux d'une aussi incroyable turpitude. Mais le reste, mais la croyance intime, profonde dans le coeur des peuples, qu'ils étaient d'une autre race que les nobles, et la propriété des seigneurs ? Voici comment s'exprimait saint Thomas d'Aquin, gentilhomme d'ailleurs (Saint Thomas était fils de Landolfe des comtes d'Aquino et de Théodora Carracciolo , fille du comte de Quieti. - Voir le Grand Dictionnaire de Moréri, t. I, p. 561.), et que je ne crains pas d'appeler la synthèse vivante et enseignante de ce grand siècle

« C'est une erreur fréquente parmi les hommes de se croire nobles parce qu'ils sont issus de noble famille... On ne lit point que le Seigneur ait fait au commencement deux hommes : l'un d'argent, pour être le premier des ancêtres des nobles, l'autre d'argile, pour être le père des roturiers. Mais il en fit un seul, formé du limon, et par qui nous sommes frères... Le même épi donne à la fois la fleur de farine et le son... Sur une même tige naissent la rose et l'épine... Ainsi, d'une même souche, deux hommes pourront naître, l'un vilain, l'autre noble. L'un, comme la rose, fera le bien autour de soi, et celui-là sera noble ; l'autre, comme l'épine, blessera ceux qui l'approcheront, jusqu'à ce qu'il soit jeté, comme elle, au feu, mais au feu éternel; et celui-là sera vilain... Il est beau de n'avoir pas failli aux exemples de nobles ancêtres ; mais il est beau surtout d'avoir illustré une humble naissance par de grandes actions. Je répète avec saint Jérôme que rien ne me paraît digne d'envie dans cette noblesse héréditaire, si ce n'est que les nobles sont astreints à la vertu par la honte de déroger. » ( Ozanam, Dante et la Philosophie catholique au XIIIe siècle.).

Et ailleurs, le disciple du saint docteur, le bienheureux Egidius Colonna, résume comme suit les devoirs du prince:

« La société ne peut atteindre à la fin suprême qui lui est assignée, sans le concours de trois sortes de moyens, savoir : les vertus, les lumière.3, les biens extérieurs. Le prince doit donc, premièrement, veiller à faire fleurir dans ses États la culture des lettres... En second lieu, il faut au peuple des moeurs pures et des vertus. Il est donc du devoir du prince d'entretenir parmi ses sujets des dispositions vertueuses. Enfin, les biens extérieurs peuvent servir d'instruments pour procurer le bonheur de la vie civile. Et, par conséquent, il convient que les rois et les princes gouvernent leurs Etats et leurs cités de manière à leur procurer l'abondance de ces richesses qui contribuent au bien général. »

Et saint Thomas dit ensuite : « Le royaume n'est pas pour le roi, mais le roi pour le royaume - Regnum non est propter regem, sed rex propter regnum.»( Ozanam, loc. cit. - V. aussi Les principes de 89 et la doctrine catholique, édit. corrigée et augmentée.).

Il y a plus:

Saint Thomas d'Aquin s'étant posé « le problème idéal » de la meilleure forme de gouvernement, voici comment il le résout dans « son grand et suprême travail, » la Somme théologique    (1, 2, quœst. CV, art. 1):

« La bonne organisation politique, en toute ville ou nation, exige deux choses

- La première c'est que tous aient quelque part dans le gouvernement;

- La seconde condition réside dans la forme même du gouvernement et dans l'organisation des pouvoirs.

 Il y a plusieurs formes de gouvernement, dit Aristote, dont les principales sont: la monarchie, gouvernement d'un seul selon la justice ; l'aristocratie, ou gouvernement d'un petit nombre selon la justice ; et la démocratie, ou gouvernement de tous selon la justice.

-Mais le meilleur gouvernement est celui qui réunit tout et dans lequel, d'abord, un seul est mis à la tête de l'État pour gouverner selon la justice et pour tout présider; puis sous lui plusieurs sont appelés à gouverner selon la justice ; et où, enfin le gouvernement appartient en même temps à tous, tant parce que les chefs peuvent être élus dans le peuple, que parce qu'en effet tout le peuple est appelé à les élire.

- Et c'est là ce qui se réalise dans cette forme politique mixte qui participe de la monarchie, puisqu'un seul préside ; de l'aristocratie, puisque plusieurs gouvernent sous le prince ; et enfin de la démocratie, c'est-à-dire du pouvoir de toute la nation, in quantum ex popularibus possunt eligi principes et ad populum pertinet electio principum. Et hoc fuit institution secundum legem divinam ; et cela fut institué selon la loi divine ( Je ferai observer qu'en ce même temps où saint Thomas d'Aquin décrivait en ses traits essentiels le gouvernement mixte comme étant le meilleur et le plus conforme à la loi de Dieu , la grande charte était donnée à l'Angleterre (1214), et la charte de saint Etienne était renouvelée en Hongrie (1232), afin d'y restaurer, dit le texte du préambule, la liberté violée.

C'est ainsi qu'en ce siècle où l'influence du catholicisme était devenue prépondérante, la civilisation s'élançait vers les conquêtes de ces vérités politiques dont Aristote avait approché, qui avaient inspiré à Cicéron les plus belles pages de son livre De la République, et à Tacite « désabusé de tout , même de l'espérance , » ce passage célèbre : "Cun.clas nationes et orbes , populus, ant primores, ant sing uli requnt; delecta ex his et consociala reipublicce forma, lain dari faciliùs quàm evenirs, vel, si evenit, haud diseturna esse polest". L'enseignement chrétien au XIIIe siècle, ne doutait pas que ce gouvernement ne pût durer.

Et, en effet, qu'est-ce qui fit crouler cette profonde et admirable pondération de pouvoirs, rerum pulcherrima Roma, la République romaine . La République ! nous en avons encore le nom , mais elle-même, nous l'avons depuis longtemps perdue, n s'écrie Cicéron, et pourquoi" .Ce n'est pas un simple accident qui a détruit la République, ce saut nos vices qui nous ont perdus! Nostris enim vitiis, non casu aliquo rempublicam... amisimus. - Aussi, écoutez les paroles qu'il prête à Scipion dans ce songe qui est une des créations les plus saisissantes de la philosophie païenne

Sache, Africain, que le ciel, l'éternel bonheur est réservé à ceux qui auront défendu la patrie, l'auront conservée, l'auront agrandie... Rien ne plaît tant à ce grand Dieu... que l'union des hommes dans la justice... » Or, quoi de plus propre à unir les hommes dans la justice, que la religion catholique ! -Les nations chrétiennes n'ont pas reçu l'esprit de servitude, a dit un contemporain. L'égalité où elles sont parvenues a aboli l'esclavage et ne se soumet qu'à certaines conditions écrites ou non écrites. L'Evangile, en proclamant la liberté humaine, a établi que tous les hommes ont droit à la justice. La véritable justice, dit saint Augustin , n'existe que dans la République, dont le Christ est le fondateur. Je puis, en effet, lui donner le nom de République, puisqu'elle est incontestablement la chose du peuple. » - De Republics, lib. V, no 1 . et fib. VI , nos XVII, XVIII, VII. - De Parieu , Principes de la science politique, p. 280 et 377 et suiv.)

On le voit donc : nos ancêtres avaient des idées assez bien trouvées sur le gouvernement, le pouvoir et la noblesse.

Mais en pratique savaient-ils se faire respecter ? Ils le savaient autant que nous-mêmes. Tous les titres sont là pour le constater. Les capitulations ou chartes une fois convenues, les tenanciers, nous l'avons dit, ne subissaient de dépendance vis-à-vis des seigneurs, qu'en vertu de ce principe de droit : « Les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites (Art. 1134 du Code civil). ».  Si des difficultés surgissaient sur la nature ou l'étendue des droits concédés, l'on avait recours, en général, au compromis ; l'on nommait des arbitres, et, en général ces arbitres étaient pris aussi, non pas dans la classe des nobles, mais dans celle des juristes ou dans le clergé. Nous avons analysé précédemment une sentence arbitrale de 1314 ; nous pourrions en citer beaucoup d'autres encore. Il n'existe pas d'archives d'ancienne maison noble, dans lesquelles on ne trouve écrite en termes de la plus rare énergie, la liberté dont le peuple jouissait à cette époque, et qui, sous ce rapport, ne déposent en l'honneur d'un siècle si méconnu, si calomnié.

Ce n'est pas tout. -Examinons ce qu'on fit des classes ouvrières.

Est-il vrai qu'on ait alors vu les ouvriers assujettis à la concurrence comme en d'autres temps, tendre des mains suppliantes vers leurs patrons, pour en obtenir du travail, et, par ce travail, du pain pour leur famille, et tomber dans de telles conditions d'infériorité, qu'on ait disposé cyniquement comme d'un meuble, de leurs âmes, de leur coeur, de leur liberté ? Non. L'esclavage était définitivement aboli sur le sol français, car c'est le génie chrétien qui régnait dans la personne du roi de France. Et ce génie, que fit-il ? Pour relever dans la conscience de l'homme le travail que la politique romaine avait déshonoré, car elle en avait fait le lot des esclaves, le type extérieur de la servitude, le roi de France fit du travail un droit régalien, un apanage de sa couronne. Sous ce rapport, le travailleur, en cette qualité, fut rendu participant de la puissance souveraine ; il exerça, comme le noble, une part de souveraineté. Ces principes une fois établis, Étienne Boileau reçut de saint Louis le mandât de fonder une institution qui rendît objective la fraternelle solidarité de la classe ouvrière. Et s'inspirant des besoins de son temps, Boileau organisa le travail industriel ; il créa une institution admirable pour l'époque, les jurandes (Charge conférée par. élection à un membre de corporation pour présider les assemblées, défendre les intérêts du corps, recevoir les apprentis et maîtres : Les JURANDES ont été abolies en France. (Acad.) La suppression des JURANDES et des maîtrises a puissamment contribué à accélérer les progrès des arts. (Chaptal.) Après la tyrannie des JURANDES et des maîtrises, les tortures de la concurrence et l'ignominie du salariat. (Proudh.)

Par ext. Corps des jurés : La JURANDE était assemblée. (Acad..).), et les maîtrises ; il unit les ouvriers entre eux, autant et mieux peut-être qu'entre eux n'étaient unis les gentilshommes, et il mit aux mains de la corporation les droits et les privilèges de la féodalité (C'était comme un château-fort que le travail aussi s'était construit au sein de la société féodale. » - A. Rénée, Louis XVI et sa Cour, p. 64.). Chaque corps de métier eut son blason, son lieu de réunion, son tocsin, ses chefs, sa constitution intérieure et puissante. Impossible alors d'opprimer l'ouvrier (!), car il n'était pas isolé comme en d'autres temps ; pour l'atteindre., il aurait fallu renverser au préalable, l'invincible : le corps de métier (La devise des six corps de marchands de la ville de Paris avait pour âme ces mots : Vincit concordia fratrum.  - Louis Blanc , Histoire de la Révolution française , t. I , p. 478, 479, 480 et 481.).

Ainsi, les institutions de liberté surgissaient comme à l'envi sur le sol de France, et nul effort ne fut oublié pour en enfoncer plus profondément les racines, pour en développer au dehors la protection bienfaisante. Par ses Etablissements, saint-Louis disposa l'esprit de son peuple à profiter des garanties judiciaires que Philippe le Bel devait constituer. (V. la grande Ordonnance de 1303, Ord., t. I.

- La prééminence du Parlement, dit M. le comte Beugnot, et le droit dévolu à cette Cour d'interpréter ses arrêts, furent heureusement reconnus à propos de l'Ordonnance de 1303. La suprématie du Parlement, subordonné au pouvoir qui anime et régit la société tout entière, resta, malgré d'impuissantes dénégations, un des principes fondamentaux de la monarchie, et Philippe le Bel est le premier qui, en l'inscrivant dans un acte public de l'autorité royale, lui donna la forme rigoureuse d'un dogme politique. » - Olim , t. III p. xcvm.).

Il y a plus encore.

Les grands progrès scientifiques de ce temps-ci se découvrent en germe dans les spéculations des pieux et nobles penseurs de cette époque lointaine. Dans les livres de Roger Bacon (Roger Bacon, 1214-1294.) ou d'Albert le Grand, on reconnaît la vapeur, la poudre à canon, le télescope, les moyens de soumettre à l'intelligence humaine l'inertie matérielle, le temps et l'espace (A l'époque de la Réforme, les manuscrits de Roger Bacon furent brûlés dans l'incendie d'un couvent de son Ordre, par des hommes qui prétendaient rallumer le flambeau de la raison éteint par les moines du moyen-âge » - Ozanam, Inc. cil.). Et il est permis de penser que la génération qui devait suivre, les eût compris, appliqués, sans aucun doute, si le rationalisme ne l'eût fait dévier (Ozanam, ibid.).

Du reste, il suffit d'y réfléchir pour avouer que ce dernier progrès était dans les conditions logiques, naturelles, du développement de l'esprit humain, à cette époque lumineuse de science chrétienne. Car l'idée de l'infini étant pour nous, dans nos rapports avec le centre de toute vérité, ce qu'est pour Dieu la connaissance qu'il a de soi, et la manière dont l'Être suprême connaît les êtres contingents n'étant qu'une dépendance de la science qu'il possède de son infinité, il suit que l'esprit humain doit être préparé d'autant plus à connaître les êtres créés et leurs lois, qu'il a davantage une idée vraie, profonde, de l'Être des Êtres (StThomas, Sum. C. Gent., lib. II, cap. 4, et Sum. Theol., p. 1, q. 1, art. 4.). Et c'est pourquoi, tant de grands créateurs, en fait de science, ont débuté par être de grands métaphysiciens.

En concluant donc, rien de moins justifié que l'ignorance stupide qu'on prête à ces vieux siècles. Et, en ce qui concerne l'ancienne châtellenie de Sainte Eulalie d'Olt, nous pourrions le montrer plus vivement encore en appelant l'attention de nos lecteurs sur l'église du lieu, comparée aux églises de campagne que notre siècle a élevées sur quelque point que ce soit de notre département. Tant de poésie déployée dans la construction de ces vieux murs, tant de spiritualisme exalté nous accablent, nous écrasent. Nous sentons la nécessité de couvrir de nos mains nos fronts, de nous humilier en nous-mêmes au contact de ces monuments délicieux qui nous montrent avec si peu de ménagement combien dans ces hautes sphères de la pensée qu'on appelle l'art, l'idéal, la conception de Dieu, de ses attributs, de ses rapports avec nous, le sentiment vif et profond de la prière, nous avons dégénéré, nous sommes descendus (Comte de Montalembert, Revue de l'état où se trouvent la plupart des églises de France, sous le rapport de l'art. - Annales de Philosophie chrétienne, t, V, p. 180 de la 2e édition.).

 

Lettrine

 

CHAPITRE IV

 

LE LÉPREUX DE MALESCOMBES.

 

Jusqu'à présent nous avons négligé de faire connaître à nos lecteurs la vallée de Sainte Eulalie d'Olt, et nous avons eu tort, sans doute. Nous allons essayer d'en faire la description.

Le point de vue le plus favorable qu'à notre avis, l'on puisse choisir, c'est, au nord, la cime élevée qu'on nomme « le Puy des Goutals, » et d'où le regard s'étend jusqu'au sommet des collines qui ferment le bassin du côté de Malescombes et de Lassouts. Rien de plus frais, de plus gracieux que ce vallon qui s'arrêtant, en apparence, au couchant, semble n'avoir d'issue que du côté de la Lozère; rien qui d'abord attire plus l'attention et la captive autant que cette vieille croix placée à l'intersection du chemin de Sainte Eulalie et de la grande route, ces arbres semés çà et là, et dont on croirait les racines entrelacées avec les fondements du village, et ,cette église si élégamment belle, assise sur des rochers que le fleuve d'Olt baigne de flots rapides et murmurants. Ce bloc de construction qui se dresse au milieu des eaux, les murs du cimetière, l'extériorité de l'église, de larges et noirs débris de vieux murs, certaines croisées étranges, la partie du château (Habité, en 1302, par Gérald de Curières senior, et remanié à la fin du xve siècle.) qui subsiste encore avec sa haute tour, tout vous raconte que pendant de bien longs siècles, il y eut là un lieu d'habitation pour nombre d'hommes et de familles (En creusant dans un jardin qui touche au presbytère, on a découvert, depuis peu, de très-beaux fragments de poterie romaine. - Renseignements fournis par feu M. l'abbé Gervais), le théâtre de leurs souffrances, de leurs larmes, et aussi, pour elles, de ces éclairs de joie qui sillonnent de temps à autre le fond généralement sombre de la vie humaine, et de leurs vertus, et de leurs passions. Ajoutons que dans les haies du village, des trois côtés du midi, du couchant et du nord, logent le bouvreuil, la fauvette et le rouge-gorge, que le rossignol hante ces parages, et qu'en abordant, au printemps, Sainte Eulalie d'Olt, surtout à l'heure où l'Angelus sonne à la tourde la délicieuse église, vous n'entendez de toutes parts qu'un ineffable gazouillis de petits oiseaux.

Mais si telle est Sainte Eulalie, tout autre Malescombes; en voici les principaux traits:

Au-dessus des premières collines, vers le midi, sur les bords et au-delà d'un long et sombre ravin, règnent des terrains variés et profondément ondulés qu'on appelle, dans le langage du pays, des combes. Sur la droite et la gauche, un village en deux parties inégales et séparées ; au couchant, d'autres collines couvertes de bois; plus loin, des pâtures en pente et une gorge de montagne s'ouvrant sur des plateaux légèrement accidentés, complètent le paysage. C'est une pittoresque et sauvage contrée. Le nom qui lui a été donné vient,-selon quelques-uns, du souvenir maintenant disparu de forfaits dont, il y a bien longtemps, la mystérieuse épaisseur de ces bois qui formaient alors une forêt, aurait été la complice. Le fait est que l'isolement de ces lieux, le silence ; la paix qui, pour ainsi dire, les environnent , portent naturellement l'âme à penser et à rêver.

Or, en 1275, du côté de l'ouest, par une belle nuit d'été, un bruit plein d'émotion dans ce temps là se fit entendre : le son entrecoupé, saccadé d'une clochette, et puis des notes plaintives qui s'élevaient vers le Ciel. Au bruit de cette clochette et de cette voix, les habitants du hameau sortirent de l'intérieur de leur demeure, sur le balcon qui, alors, entourait les maisons même les plus humbles. Les femmes firent le signe de croix, les hommes se découvrirent le front et tous, suspendant en quelque sorte leur respiration, et dans l'attention la plus vive, tendirent l'oreille du côté par où ce bruit arrivait ; ils virent bientôt venir dans la clairière du bois un homme de haute taille, un long bâton d'une main, la petite clochette de l'autre, marchant à pas lents dans l'attitude d'une morne affliction. Il descendit d'abord près du ravin ; il gravit, ensuite, vers le sud-est, et, de temps à autre, il faisait entendre sa plainte et le son triste de sa clochette d'airain. Il entra dans la gorge que nous avons mentionnée, il s'avança vers une petite maison basse et antique qui était cachée dans les buis et les arbustes. On l'appelait la maison de l'esclave parce qu'elle datait de la domination romaine, et elle était abandonnée. Après y être resté quelques moments, il en sortit, fit avec des bâtons une croix qu'il planta à quelques pas de la porte ; il attacha sa clochette à cette croix par un bout de corde, et il ramena l'autre bout avec lui dans là maison basse qu'il ferma comme il put avec des buis ou des genêts.

L'aspect de cet étranger, la manière dont il s'était annoncé avaient rempli tous les assistants de la compassion la plus profonde. Ils avaient reconnu un lépreux. C'est que, effectivement, tandis qu'autrefois, sous l'influence des mœurs atroces que paganisme et cérarisme avaient formées, l'insensibilité la plus froide régnait dans les. rapports sociaux; tout autre le coeur de l'homme dans la religion nouvelle. Il s'émut, il s'attendrit, il s'ouvrit aux inspirations de fraternité que Jésus avait apportées sur terre. Au temps des croisades, notamment,les malheureux que les maladies les plus étranges venaient accabler, furent souvent l'objet de la vénération et de la sympathie publiques; on vit en eux des victimes propitiatoires que la justice de Dieu s'était choisie pour expier les péchés du peuple ; ils furent considérés comme des êtres presque surnaturels.

Les tenanciers de Malescombes convinrent à l'instant que, sur l'heure, des vêtements et du linge seraient déposés dans le voisinage du lépreux, et qu'on l'informerait que s'il entendait fixer là sa demeure, on lui apporterait à la même distance des aliments, tous les jours, le matin et le soir avant la nuit. Nous savons, en effet, qu'à cause du caractère contagieux de la maladie, le lépreux qui ne voulait pas se retirer dans une léproserie était obligé de s'isoler de la société et de s'enfermer dans la solitude. C'est pourquoi il portait la clochette ou la cliquette (Petit instrument fait de deux morceaux

d'os, de bois, d'ardoise, ou d'autre matière dure analogue, qu'on place entre les doigts, et dont on tire des sons en les choquant l'un contre l'autre), afin de signaler sa présence et d'avertir le passant qu'il eût à s'éloigner de lui. Comme il va sans dire, l'on ne s'entretint que du lépreux, cette nuit et plusieurs jours à Malescombes. Qui était-il? D'où venait-il? Une jeune fille qui, avec deux de ses compagnes avait été députée, un jour, pour lui apporter ses aliments du matin, voulut considérer de près son visage. Elle se blottit dans les buis et attendit. Le lépreux s'approcha bientôt , comme d'habitude. Elle vit qu'il était encore jeune, qu'il avait je ne sais quoi de noble et de doux dans ses yeux ternis et ses traits torréfiés par l'ardeur âpre de ses souffrances. Mais elle découvrit bientôt sur lui quelque chose qui éveilla en elle des sensations d'un bien autre genre. Il portait à l'annulaire de la main gauche la bague du chevalier. Quant il fut parti et qu'elle put s'échapper, elle vint au plus vite porter la nouvelle à Malescombes, et dès le soir on sut à Sainte Eulalie que le lépreux de Malescombes était chevalier. Les seigneurs résolurent d'aller vers lui et de lui offrir tous les services dont ils pouvaient disposer dans leurs appartenances. Ils se firent précéder par le plus vénérable d'entre eux, Guillaume de Ligons, chevalier d'âge et de réputation, et duquel, au reste, Malescombes, en majeure partie, relevait.

A peine furent-ils arrivés sur les plateaux que s'adressant au lépreux : - "Monseigneur, s'écria Guillaume de Ligons d'une voix forte, soyez le bienvenu. Je vous remercie personnellement d'avoir établi sur mon fief votre demeure. Quel que soit le lieu qu'il vous plaira de choisir, il vous est abandonné par les seigneurs dans toutes nos appartenances, heureux de vous témoigner par leur empressement et leur obéissance, combien vous leur inspirez- d'amour et de respect. Nos dames et damoiselles feront vos vêtements dans les,manoirs de la châtellenie. Noble homme, Raymond de Brenguier, recteur de l'église de Sainte Eulalie , vous recommandera aux clercs et au peuple; tous les jours, il appellera sur vous la surabondance de la bonté divine. A votre tour, Monseigneur, veuillez aimer , je vous prie, les gentilshommes de cette mouvance; priez pour nous".

En écoutant ces mots, le regard éteint du lépreux se ranima un rayon de fierte illumina son front pâle, il avait ouï l'accent sonore et plein de coeur de ses compagnons de bataille ; ne pouvant les remercier comme il aurait voulu, il mit genou en terre et remercia Dieu. Des larmes couvrirent les mâles visages de ces hommes d'armes, et ils s'empressèrent de retourner dans leurs manoirs pour dire aux dames et damoiselles leurs sentiments pour le lépreux. Depuis, il fut pour elles un objet de préoccupation -journalière. Souvent, à la tombée de la nuit, on les voyait s'appuyant sur la pierre transversale de la croisée, essayer de recueillir dans les soupirs de la brise, quelque retentissement de la cloche du pauvre infortuné. Mais peu de temps après, on remarqua qu'il sortait beaucoup moins;  il laissait aux oiseaux du ciel le pain blanc, le lait, les aliments déposés dans son voisinage. Sa clochette cessa peu à peu de se faire entendre ; on supposa qu'il était bien malade et que, peut-être, il se mourait. Un jeune clerc de Sainte Eulalie d'Olt, qui, toute sa vie, n'avait souhaité que de se vouer au soulagement des malheureux, saisit cette occasion d'offrir à Dieu sa vie en sacrifice.

Il courut s'enfermer dans la demeure du lépreux, il trouva que son martyre touchait à sa fin, qu'il respirait à peine ; Il lui porta le pain de l'éternelle vie, ce Dieu qui se donne à nous dans un sacrement qui, après l'immolation de la croix, est le témoignage le plus étonnant de toutes ses perfections souveraines, et le pauvre lépreux expira.

L'on creusa sa fosse à quelques pas ; on planta sa petite croix de bois sur sa tombe ; des paysans remplirent de branches sèches sa maisonnette, et l'on y mit le feu.

La mémoire du pauvre lépreux commençait à s'effacer dans le pays, quand, un jour, on vit une jeune femme qui, escortée de deux vieux chevaliers, poussait vivement son cheval sur les plateaux de Malescombes. Elle le guidait avec une dextérité parfaite, cherchant de toutes parts quelqu'un auprès de qui elle pût s'informer. Elle sut bientôt ce qu'elle demandait : où avait vécu le lépreux, où était sa tombe. Elle courut embrasser la petite croix ; elle colla ses lèvres sur cette terre ; elle priait et sanglotait. Si grande son affliction, que tout le peuple qui était là pleurait comme un seul homme; les vieux chevaliers ne cachaient qu'avec peine l'émotion qui les dominait. Ne pouvant l'éloigner de ces lieux, ils envoyèrent quérir le recteur de la paroisse. A cette voix que la foi du temps investissait du pouvoir de commander bien plus qu'aux éléments, je veux dire au coeur de l'homme, la pauvre femme se détacha de cette croix, de cette tombe. Elle disparut en gémissant dans la solitude, et, depuis lors, nul autre que le passant de Sainte Eulalie ou de Malescombes, ne salua le petit monument funèbre du lépreux.

 

Quelle était cette femme? Et l'homme qu'elle pleurait ?

 

Si nous le savions, peut-être saurions-nous une fois de plus, qu'au lieu d'être dans le roman, le véritable amour et profond est dans les tendresses légitimes, dans l'histoire (Saint Louis, montrant l'anneau qu'il portait toujours et où il avait fait graver ces trois mots : Dieu, France et 111arquerite, disait : « Hors cet anel n'ai point d amour. » Louis XVI, par M. le comte de Falloux, 3e éd., p. 18.). Mais adorons la sainte volonté de Dieu qui a voulu qu'un silence de mort régnât sur l'intériorité de la vie de cet infortuné comme sur sa tombe. Paix et respect à la mémoire du noble chevalier (Tous les faits essentiels, principaux de ce récit sont consignés dans un petit mémoire manuscrit qui parait remonter au xve siècle et que je laissai en 1858 à M. H. de Barrau, avec quelques vieux titres qui seront mentionnés plus tard.).

Nous ne pouvons toutefois quitter ce sujet sans rappeler un trait des plus expressifs du genre d'idées et de sentiments qui animèrent la civilisation aux XIIe et XIIIe siècles. Nous voulons parler de l'Oeuvre des lépreux.

De jeunes nobles furent rencontrés qui formèrent le projet de se constituer en ordre religieux, de recueillir chez eux les lépreux, et de les soigner de leurs mains, comme ils avaient reçu, dans leurs maladies, les soins de leurs soeurs et de leurs mères (Vie du cardinal de Tournon, par le P. C. Fleury, p. 8 et 9.). Ni la nature de la contagion, ni le péril certain de la contracter, d'en épuiser jusqu'au bout les atroces douleurs, rien ne put décourager la sainte folie de leur héroïsme. Une léproserie fut fondée.

Et quel fut le sort de cette institution ?

De tous côtés, elle prospéra sur le sol de France.

On vit surgir des milliers de léproseries (Saint Louis, par son testament, laissa des legs pour deux mille léproseries.), et dans ces léproseries, les frères hospitaliers, gentilshommes presque tous, affluèrent, disputant, à force d'amour et d'abnégation, au fléau les malheureux qu'il avait frappés. Comme leurs frères tombés, autour de Jérusalem, sous les yeux de Godefroy de Bouillon, un très grand nombre d'entre eux s'en allèrent dans l'autre vie, mêler de nouvelles cohortes à cette armée de martyrs qui fait retentir des louanges du Seigneur les demeures éternelles : "te mart yrum candidatus laudat exercitus!"  Mais tant d'héroïsme, de si sublimes expiations vinrent à bout de la colère céleste. Encore une fois, dans le sein de Dieu, la justice et la miséricorde, "justifia et pax ausculatoe  sunt", s'embrassèrent. La lèpre disparut peu à peu de la chrétienté tout entière : la charité avait vaincu!

 

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CHAPITRE V

LA BOURGEOISIE DU MANDEMENT DE SAINTE EULALIE D'OLT VERS LA FIN DU XIIIe SIÈCLE.

 

 

En 1299, je ne me souviens plus ni du mois, ni du jour, un homme encore jeune et un autre beaucoup plus âgé causaient vivement ensemble aux pieds de la forteresse. Vêtus, tous les deux, d'une robe longue à gracieux capuchon, ils portaient une sorte d'encrier suspendu à leur ceinture d'un cuir noir et poli, et des rouleaux de parchemin sous le bras gauche, et ils étaient chaussés d'élégantes sandales retenues par des liens de diverses couleurs. À leur animation, vous auriez compris qu'il s'agissait d'un grave sujet de dissentiment entre ces deux personnages. Voici ou à peu près ce qui fut ouï par une demoiselle de ce temps-là qui, en ce moment, se trouvait à l'étroite croisée d'une tour du côté de la rivière, et qui, les entendant, supposa que sa qualité de fille d'Ève, quoique de très noble race, lui permettait, assurément, d'écouter et même de redire, car rien, il faut en convenir, ne l'obligeait au secret.

- Croyez-moi, maître de Sanhalongue, disait au plus jeune le plus âgé, vous avez tort de médire, comme vous le faites, de noble homme, Monseigneur Aldebert de Pierrefort, le recteur de notre église, car, je le demande, d'où est venue, en cette mouvance, la bourgeoisie ?

- De Monseigneur Adam, maître de la Roqua. Est-ce que vous croiriez, mon discret et vénérable maître, que nous venons d'autre part ?

- Non, certes pas, car je ne veux pas être en désaccord avec le recteur de la paroisse. Je crois même que Monseigneur Adam, surtout avant son crime, était un très grand clerc, ayant reçu de Dieu révélation directe. Je crois que s'il s'était agi pour lui de rédiger le contrat de mariage de ses enfants, il aurait fait beaucoup mieux que notaire de la mouvance, et que la loi de "fundo dotali", il l'aurait expliquée d'une manière plus sûre qu'en son temps maître Ulpien. Mais il y a eu bien des changements depuis lors, mon jeune et cher maître. Est-ce que vous croiriez, par exemple, que nos aïeux, il y a quatre générations pour moi, et cinq ou six pour vous, maître de Sanhalongue, en savaient autant que nous?

- Je n'ai pas pris la peine de m'en informer, mais je sais bien que je suis clerc, mon respectable maître et, même, mes actes ont quelque réputation dans la mouvance, car plus d'une fois vous avez daigné en faire l'éloge, je le sais.

- Et c'était bien juste, mon jeune confrère, mais je vous assure que votre bisaïeul que j'ai bien connu ajouta maître de la Roqua, en ôtant son bonnet de drap bleu de ciel, n'était pas homme à faire de tels actes; il ressemblait beaucoup à mon grand-père; et si vous saviez comment était mon grand-père ?...

- Très certainement, un fameux clerc, dit en s'inclinant le jeune homme, si de lui on peut dire sans se tromper que son petit-fils lui ressemble.

- La vérité est que, sous ce rapport, il ne me ressemblait pas du tout, reprit maître de la Roqua. Et c'est parce que je m'en souviens, et que je sais aussi comment gens de notre condition sont devenus, dans ce pays, juristes, notaires, experts géomètres, que je me permets de vous conseiller, maître de Sanhalongue, de parler sagement des prêtres, et, particulièrement, de noble homme, Monseigneur Aldebert.

- Je ne comprends pas trop ce que Monseigneur Aldebert peut avoir de commun avec vos ancêtres ou avec les miens, maître de la Roqua, et vous conviendrez…    

- Oui, je vous entends, il est chanoine et "operarius" de l'église de Rodez ; il a grande influence dans la châtellenie, et il veut établir les Ermites de Saint-Augustin dans la paroisse. Je sais aussi qu'il surveille de près les jeunes bourgeois (soit dit sans aucune allusion pour vous, maître de Sanhalongue), qui sans aucune intention de se marier, font les yeux doux aux jolies filles des tenanciers pauvres de la mouvance. Mais cette part de blâme une fois faite, ne trouvez-vous pas qu'il mérite toutes sortes de respects de respect ?

- Il cherche trop à prévaloir, répondit avec amertume le jeune homme. Vous conviendrez, mon habile maître, que du pas dont marche le siècle, si on les laisse faire, ils auront bientôt tout absorbé. Quelques actes mis à part, que restera-t-il pour nous, d'ici à peu de temps, d'ici à trente ans peut-être. Quelle place pour la supériorité de nos lumières? Pour des hommes qui, après tout, sont des savants et des lettrés.

- Dans cinquante ans , vous en voudrez aux châteaux se mit à dire maître de la Roqua, et peut être cette tour que je touche du doigt, cette noble tour des Vallatz... (La chanson révolutionnaire de Wat-Tyler date de la seconde moitié du XIVe siècle.).

- Vous vous trompez, maître de la Roqua, vous vous trompez par la Vierge Marie, interrompit en rougissant et d'une voix tremblante, le jeune homme…

- Soit, je le veux bien, fit en souriant le vieux notaire qui savait pertinemment la secrète tendresse du jeune lettré pour noble Alaïs de Vallat, la digne habitante de la tour susdite; ce n'est pas vous, mon aimable maître, qui voudriez jamais renverser les créneaux de ce manoir vénérable. Mais si, grâce à nos actes, grâce à la prospérité toujours croissante de la bourgeoisie, il sera bientôt permis aux jeunes gens comme vous de prétendre à la main des nobles demoiselles de ces manoirs et de l'obtenir même, à qui le devrons-nous?

- A moi seul, reprit d'une voix fière et pleine d'émotion le jeune juriste, aux sentiments dont mon coeur est rempli. Ah ! est-ce que vous croiriez que je voudrais devoir à d'autres qu'à moi... Non, non, à moi seul, encore une fois, comme disait d'une autre façon, et dans un autre sens, madame Médée, de maître Sénèque... je vous dis...

- Non, mon jeune maître, c'est aux prédécesseurs de Monseigneur Aldebert. Oui, c'est au clergé que nous sommes redevables de tout ce que nous sommes, de tout ce qu'il y a de bien en nous, et des futures et grandes destinées de notre classe, car c'est à lui que nous devons et le vaisseau, et l'aviron et la voile, je veux dire l'instruction qu'il a donnée dans l'église ou sous le porche aux tenanciers nos ancêtres, et c'est par l'instruction, la science, que gens comme nous sont devenus juristes, notaires, bacheliers, docteurs, tout ce que nous sommes, et qu'ils deviendront évêques, archevêques, gentilshommes, barons, comtes, princes demain !

Et comme le regard du jeune clerc s'allumait:

- Quoi donc; maître de Sanhalongue, vous supposiez que destitué de l'instruction religieuse et autre que vous avez reçue du clergé, soit directement, soit dans la personne de vos ancêtres, vous auriez conçu la pensée de prétendre..., non, encore une fois non, détrompez-vous, mon aimable maître; si votre âme s'est fortifiée, s'est agrandie, si vous méritez d'attirer les regards des châtelaines comme la confiance des tenanciers; si, enfin, vous pouvez espérer que le noble chevalier de Vallat, consente c'est à l'instruction que vous avez reçue, c'est aux prêtres que vous le devez.

- Oui, reprit d'un ton presque irrité le vieux notaire, je ne saurais m'empêcher de m'indigner quand je vois notre bourgeoisie crier au prêtre, s'élever contre le prêtre...

Ah ! si nos ancêtres d'il y a cent cinquante ans seulement, revenaient !...

Comment il y a cent cinquante ans encore, on ne trouvait pas un seul bourgeois dans la châtellenie tout entière ; aucun municipe n'y avait existé ; et, maintenant, nous sommes neuf familles de bourgeoisie sur cette terre seigneuriale.

Comptez bien, vous d'abord, maître de Sanhalongue, et puis:

Les Delzherms ;

Les Ricca;

Les Roqua;

Les Clavel;

Les del Cros;

Les Malcamp;

Les Benedicti;

Les Gervais;

Grâce aux clercs que les, prêtres ont formés parmi nos ascendants, ces familles ont surgi, s'élèvent dans la mouvance. À deux pas de nous, dans la châtellenie de Saint-Geniez, les Massabou auront des docteurs ès-lois dans la génération qui maintenant se lève; les Malcamp ont acheté des fiefs en vertu de l'ordonnance de 1270; bientôt, comme aisance, nous serons les pairs des gentilshommes; un peu plus tard, nous les surpasserons même ; et il se trouve des gens de notre sorte qui crient au prêtre, qui se moquent du prêtre, qui conjurent, dans leur intérêt prétendu, les malhabiles ! l'abaissement, la ruine du clergé !

Ce n'est pas impunément qu'on renie ses grands-parents, mon jeune maître...

C'est le clergé qui nous a engendrés à la richesse, à la prospérité, à l'influence toujours croissante, car c'est lui qui, en nous, a fondé le règne si légitime des lettres et du savoir faire, et ce père si dévoué, ce père vénérable nous le maudissons !

Dieu nous en demandera compte un jour, maître de Sanhalongue !

Tel fut l'accent avec lequel maître de la Roqua proféra ces deniers mots, que, involontairement, la jeune fille dont nous parlions poussa un cri dans sa tourelle. Ce qui fit qu'au moment de s'expliquer, le jeune clerc se troubla, rougit, balbutia, car il avait reconnu la douce voix d'Alaïs la noble damoiselle. Et les deux juristes un peu confus, s'éloignèrent, se promettant bien qu'une autre fois ils regarderaient aux fenêtres, quand ils voudraient deviser ensemble des intérêts majeurs de leur classe dans la châtellenie.

Ajoutons cependant que maître de Sanhalongue conserva précieusement en son coeur le discours si grave, si profondément sensé, mais un peu verbeux du vieux notaire ("Possum persequi permulta… sed ea ipsa, quae dixi, sentio fuisse longiora. - Ignoscetis autem . Laeli et Scipio nain... et Senectus est nature loquacior : ne ab omnibus eam vitiis vindicare" - Cicero, De Senectute, cap. XXVI.). On le trouve, en effet, parmi les bienfaiteurs des pauvres et de l'église de Sainte-Eulalie d'Olt pour les premières années du XIVe siècle. Et un titre de 1337 démontre qu'il vint en aide à Monseigneur Aldebert de Pierrefort, quand ce saint prêtre établit dans la paroisse un couvent de religieux de l'ordre de Saint-Augustin (Je laissai à M. H. de Barrau ces vieux titres qui se rattachaient principalement à la famille de Folquem.).

Dieu lui ménagea une très longue vie, car son nom se lit encore sur des actes de 1366. Il figure non plus comme notaire, mais comme témoin dans des arbitrages qu'il avait dicté, peut-être  heureuse fin d'une carrière que, du reste, il avait employée sans cesse à répandre autour de lui le bienfait inestimable de la concorde et de la paix. Tel fut maître de Sanhalongue. S'il reparaissait parmi nous avec l'expérience de ces vieux temps, voudrait-il ranimer, si je puis ainsi dire, la brochure célèbre : « Qu'est-ce que le Tiers? Rien. Que doit-il être? Tout. » Non; il ne manquerait pas de la désapprouver, de la repousser. Au nom même de l'égalité, il réclamerait pour les fils des nobles de l'an 1200, le droit, la liberté d'aimer la patrie, de la servir, sans être obligé de combattre constamment les préventions suscitées contre eux par les compétitions les plus avides, par les jalousies les plus hypocrites, les plus haineuses et les plus violentes. Il réclamerait le bénéfice de l'égalité civile et politique au profit de ceux dont les ancêtres eurent, pendant des siècles, le privilège de lutter, de souffrir et de mourir pour fonder l'autonomie et l'indépendance du peuple français.

 

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CHAPITRE VI.

ÉGLISE DE SAINTE-EULALIE D'OLT.

 

Puisque nous avons parlé dans les chapitres précédents des classes diverses qui, alors, composaient la société, étudions maintenant l'église dans laquelle la population entière se réunissait pour préluder ainsi à cette unité sainte, adorable que notre bon et grand Dieu nous destine dans la vie future. Nous découvrirons plus intimement le secret des mobiles, la source profonde des sentiments et des idées qui prévalurent chez nos ancêtres ; nous comprendrons davantage ce que nos ancêtres méritent d'estime et de respect. Ce qu'il faut étudier, effectivement, ce sont les monuments du culte si on veut se former un thermomètre du niveau moral d'une société aux diverses époques de son existence. L'architecture est de tous les arts le plus sincère, celui qui déguise le moins la pensée dominante. Depuis la tour de Babel qui fut l'expression la plus gigantesque des dispositions intérieures de l'humanité, à un moment donné de son histoire, la pierre ne ment pas (Histoire et caractères de l'archit. en France, par Léon Château. ).

L'église de Sainte Eulalie s'élève du côté nord près du fleuve d'Olt (Flumen Oltis), sur une éminence qui domine le rivage, et qui est défendue contre la crue des eaux par un contre-fort de rochers. Remaniée plusieurs fois, elle porte la trace visible du travail de plusieurs générations et de plusieurs siècles. Voici ou à peu près la description qui en a été faite par feu M. l'abbé Bousquet, curé de Buzeins.

« Cette église offre dans son plan trois nefs, dont les deux latérales font le tour du choeur. Le chevet est orné de trois chapelles absidales en fer à cheval séparées l'une de l'autre par trois fenêtres à plein cintre, à l'extérieur et à l'intérieur, dont les archivoltes retombent sur des colonnettes monolithes. Chaque abside est éclairée par des baies de même forme, avec colonnettes seulement dans l'intérieur.

- L'hémicycle du sanctuaire est formé par six colonnes cylindriques avec chapiteau non taillé, en forme de cône tronqué renversé. Ces colonnes sont jointes l'une à l'autre par de petites arcades à plein cintre. Le mur superposé s'élève à la hauteur d'un mètre environ, et forme autant, de pans qu'il y a d'arcades. Sur un cordon se profilant en saillie tout autour de ce mur, reposent des colonnettes monolithes qui supportent la retombée de cinq arcades à plein cintre. Deux de ces arcades n° 2 et 4 sont pleines; les autres trois sont percées d'une baie également à plein cintre.

- Au-dessus, autre cordon se profilant en saillie.

Coupole au-dessus du choeur.

- Les trois nefs de l'église sont déterminées par deux rangées de piliers, trois de chaque côté. Les deux premiers à partir du choeur sont carrés, et portent, à demi engagé, sur chacune de leurs faces, du côté de la nef principale, un pilastre qui soutient l'arc triomphal ; et sur le côté qui forme arcade avec le second pilier, une colonne à demi cylindrique. Les autres piliers offrent la plus grande analogie, quant à leur forme, avec ceux de la cathédrale de Rodez.

- C'est au deuxième pilier que commence la partie de l'église construite au XVIe siècle. Elle est composée de deux travées en ogive, très élancées, avec nervure et arcs doubleaux prismatiques; cette partie forme la nef principale. Pour conserver l'uniformité avec les voûtes du pourtour du choeur, celles des bas-côtés ont été construites à plein cintre. Elles sont coupées par des arcs-doubleaux très épais, retombant sur des colonnettes appliquées contre le mur... Un cordon qui se profile en saillie, tout au tour des bas-côtés, traverse le fût de ces colonnettes...

- Autrefois, les deux arcades de l'avant-chœur étaient murées jusqu'au tiers de leur ouverture avec porte vis-à-vis la sacristie. On voit encore, à la hauteur de ce mur, la base de la demi-colonne.

- En face de ces arcades, deux portes hautes et étroites, avec linteau carré et tympan circulaire formé par le cordon susdit. À droite, sacristie (très rare dans les constructions du Xlle siècle), avec voûte à plein cintre, et arcades simulées sur les murs intérieurs, dont les cintres retombent sur des pieds droits. A côté de la sacristie, et à la place de la première fenêtre du pourtour du choeur, chapelle ogivale        du côté de l'évangile, en face de la porte de la sacristie, ouverture de l'escalier du clocher à vis, dit de Saint-Gilles, construit dans l'épaisseur d'un contrefort.

- Portail de l'église avec pied droit à moulures prismatiques ; linteau carré à mêmes moulures ; tympan ogival flanqué de deux pyramides à crosse végétale. Au centre, console supportant une niche. A droite, écusson du cardinal d'Armagnac ; à gauche, autre écusson qu'on n'a pu décrire, à cause de l'absence des émaux, probablement de quelque seigneur de la contrée, qui contribua de ses libéralités à la construction de la nef.

- Clocher, tour carrée et massive, avec arcades à plein cintre supportées par les quatre piliers du choeur.

- Galeries sur les bas-côtés circulaires du choeur, aussi large qu'eux, recevant le jour par les trois baies donnant dans l'intérieur de l'église. La voûte de cette galerie bâtie sur arcs-doubleaux à ogive, comme dans les deux arcades de l'avantchoeur, annoncent l'époque de transition, c'est à dire le XIIe siècle...

- Le portail, l'escalier du clocher, les galeries supérieures portent des traces très profondes d'une calcination violente... Les huguenots, en descendant de Saint-Geniez, avaient mis le feu à cette église.

- Le pavé en a été remanié depuis la Révolution de 89. "

M. l'abbé Bousquet avait précédemment reconnu avec M. Hippolyte de Barrau « que le choeur seul de l'église et les absides sont romans, et la nef ogivale. » Il ajoute enfin que « sa construction » (celle de la nef), est de 1530 à 1562. La toiture est plus récente encore ; de la fin du XVIe siècle probablement.

Il faut examiner à présent cette église dans son ensemble, avoir dans quelle mesure elle révèle, elle annonce l'hôte divin qui daigne l'habiter.

Pour décider, en effet, de la beauté d'un édifice quelconque considéré comme oeuvre d'art, la question n'est pas uniquement de savoir s'il répond à l'usage pour lequel il fut construit, mais aussi et surtout, « s'il exprime l'âme de son hôte» (L'Esthétique française, par Emile Saisset. p. 14.7. - La Science du Beau, par Charles Lévêque. - Vie de Fra Angelico de Fiesole, par E. Cartier, Introduction.). C'est par là seulement, qu'au lieu d'être maçon, artisan, l'architecte devient créateur, artiste, poète, car il communique la vie morale, le comble de la vie à l'insensible matière, et en fait l'image vivante de ce qu'il y a de plus intelligible, de moins palpable, une doctrine, une croyance, une émotion, un sentiment, une passion.

Eh bien, une fois posés ces préliminaires, quel est, comme oeuvre d'art, le mérite de l'église dont nous parlons ? Dans tout ce qu'elle a de roman, construction religieuse des plus exquises, des plus parfaites qui subsistent dans notre diocèse ; plus achevée que bien d'autres, et l'une des plue simples, et respirant un mélange ineffable de dévotion exaltée et de grâce austère, dont le charme ne peut, à mon avis, être surpassé.

L'altitude des voûtes, la pureté de leur dessin, le choix de l'appareil, le soin avec lequel il est disposé, la sobre distribution des arcs-doubleaux, l'élégante proportion des colonnes engagées qui les supportent, le doux recueillement des absides, la combinaison des petites baies à plein cintre et des fenêtres avec les arcades ouvertes du sanctuaire pour amener et nuancer la lumière dans les nefs et dans le choeur, l'hémicycle qui l'environne, les cinq arcades superposées, le dôme qui les surmonte et s'arrondit au-dessus comme un pan du ciel ; tout cet ensemble d'art et de poésie est d'une beauté religieuse véritablement frappante. Il exprime avec une étonnante profondeur le sentiment de l'idéal que la religion catholique sait éveiller et développer si puissamment dans l'âme humaine. Pour le chrétien qui aime et pense, la douce émotion de l'amour et de la prière naît au fond de l'âme, rien qu'à le contempler.

L'église de Sainte Eulalie d'Olt proclame donc bien hautement la vive foi (Voici comment on travaillait aux édifices sacrés: C'est un prodige inouï que de voir des hommes... fiers de leur naissance et de leur richesse... s'attacher à un char avec des traits, et voiturer les pierres, la chaux , le bois et tous les matériaux nécessaires pour la construction de l'édifice sacré. Quelquefois, grand nombre de personnes sont attelées au même char, tant le fardeau est considérable; et cependant il règne un si grand silence qu'on n'entend pas le moindre murmure. Quand on s'arrête dans 1. s chemins, on parle, mais seulement de ses péchés, dont on fait la confession avec des larmes et des prières ; alors les prêtres engagent à étouffer les haines, à remettre les dettes... S'il se trouve quelqu'un assez endurci pour ne pas vouloir pardonner à ses ennemis, et refuser de se soumettre à ces pieuses exhortations, aussitôt il est détaché du char et chassé de la sainte compagnie. »- Annales Bénédictines, t. VI, p. 394. ), le spiritualisme élevé, l'espérance et la charité qui animaient nos ancêtres. Elle assure à leur mémoire, l'amour et la vénération de leur postérité. Contre ces vieux monuments s'useront les haines aveugles de lettrés incrédules ou d'obstinés détracteurs du passé, plaie sociale de notre siècle. Ni le faux savoir des premiers, ni les clameurs des seconds, ne sauront étouffer ces voix de pierre : On les écoutera dans les campagnes, dans les cités ; elles retentiront comme une divine harmonie au fond du coeur fidèle. Délicieux écho de ce vieux temps, confession faite par lui aux siècles futurs et à l'espace, de ce qu'il pensait du souverain Être, et de son commerce avec l'humanité. Le passant qui les entendra découvrira son front, bénira Dieu d'avoir inspiré de tels édifices ; il ira s'agenouiller dans ces oasis où l'âme fatiguée peut se reposer des chagrins et des mécomptes de la terre, et boire un long trait d'oubli, de consolation et de paix !

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CHAPITRE VII.

L'ÉGLISE DE SAINTE-EULALIE D'OLT. (Suite).

La partie moderne de l'église de Sainte-Eulalie d'Olt comprend, nous l'avons vu, le toit, le clocher, et à partir du deuxième pilier de l'avant-choeur, le surplus de l'édifice. La description que M. l'abbé Bousquet a faite de la majeure partie de ces constructions, suffit et au-delà, selon nous, pour en donner pleine connaissance au lecteur, si, d'ailleurs, on se souvient de l'expression religieuse du choeur et des absides. Aussi aurions-nous cru devoir passer outre, et cela d'autant plus que, par leur date, ces constructions sortent de notre cadre. Mais parmi les détails que M. l'abbé Bousquet a relevés, il en est qui, sans être précisément de notre sujet, appellent cependant, de notre part, une attention toute particulière. Ils peuvent, en effet, par contraste, donner plus de relief au caractère spécifique du XIIIe siècle ; nous allons nous expliquer.

Comme nous l'avons constaté dans le chapitre V, c'est vers la fin du XIIIe siècle que la bourgeoisie prit de la consistance, de l'influence et de la force. Elle se multiplia et grandit au point que, tandis qu'à Sainte Eulalie ou dans le mandement il n'y avait en 1500 que trois maisons nobles, on en comptait à la même date, dans la même mouvance, jusqu'à treize de la meilleure bourgeoisie; faisons observer que de celles-ci quelques-unes passèrent de leur ordre à celui de la noblesse. Une d'elles dont l'auteur était "juris peritus" en 1302, et qui plus tard acquit des fiefs, figura dans l'appel du ban, en 1556 (Cette famille n'existe plus).

On trouve aussi dans ces mêmes temps des alliances entre la bourgeoisie et la noblesse. On les rencontre surtout après les calamités qui accablèrent le pays au XIVe et XVe siècles.

Dans la communauté de leurs combats et de leurs dangers, les nobles et les bourgeois se reconnurent plus intimement pour frères. Plusieurs filles de maison noble s'allièrent, alors, à la bourgeoisie.

Du reste, il faut l'avouer, le mouvement du siècle poussait à l'élévation de la, bourgeoisie et à l'abaissement parallèle et correspondant de la noblesse ancienne. Il est facile de le montrer.

De quoi se composait alors la fortune des féodaux véritables, des nobles d'extraction ? Comme, originairement, leur fonction avait été de combattre et de juger, ils avaient senti la nécessité de s'affranchir le plus possible sur leurs tenanciers du soin de gérer leurs bénéfices, leur fortune personnelle. Voici comment ils avaient procédé.

Des tènements qui leur appartenaient en franc alleu (Domaine héréditaire conservé en toute propriété, libre et franc de toute redevance), ou qui leur venaient de leurs suzerains, ils ne s'étaient réservé en toute propriété qu'une faible part, comme aujourd'hui, les financiers, un bien de campagne. La très majeure partie de leurs domaines, ils l'avaient inféodée, comme nous l'avons rapporté ci-dessus, par concession perpétuelle de bail à cens (Redevance fixe que le possesseur d'une terre payait au seigneur du fief.), de bail à fief. Pour les redevances à percevoir, ils ne les avaient stipulées en denrées qu'en proportion des besoins présents ou éventuels de leur famille ; tout le reste avait été fixé en monnaie. Or, par suite de l'apport en Europe des métaux précieux, qui affluèrent après la découverte du Nouveau Monde, qu'arrivat-il? Les cens établis eu monnaie aux XIe, XIIe et XIIIe siècles devinrent dérisoires au préjudice des seigneurs, et au profit des emphytéotes. Les vieilles maisons nobles furent ruinées (Rossi, Cours d'économie politique.). Aussi, tandis  que la bourgeoisie était opulente en 1557, la vieille noblesse était quasi dans la misère. La description qu'à propos du duel de Jarnac et de la Chataignerée, M. Michelet fait de ces gentilshommes dont le pourpoint fané datait de Ravenne et de Gaston de Foix, et dont les chevaux boitaient depuis Pavie, et qu'il montre trempant leur pain à l'eau courante des ruisseaux, tandis que le luxe et l'abondance régnaient chez les favoris des Princes et « les argenteux ». Cette peinture d'un coloriste des plus outrés, est, cette fois, d'une fidélité saisissante. Il faut la lire si on veut comprendre en quel état se trouvait la France, la veille du jour où l'insurrection protestante devait éclater.

Constatons aussi que les dispositions qu'on a rencontrées quelquefois, depuis, se firent jour à cette même époque. Dans les titres que nous avons étudiés, il y a un fait, un trait de moeurs qui les révèlent admirablement.

De toutes les vieilles maisons nobles des châtellenies de Sainte Eulalie et de Saint-Geniez (J'entends parler de celles qui s'y trouvaient en l'an 1200.), il n'en restait debout que deux en 1531 ; et même l'une des deux allait s'éteindre dans la maison baronniale d'Apcher (En 1386, Garin d'Apcher était sénéchal de Rouergue. - (Archives de Saint-Afrique, série A A 1, et A A 2.)).

Si les aînés de ces deux maisons avaient de quoi se soutenir avec certains dehors, il en était autrement des puînés de ces mêmes familles. Ceux-ci se trouvaient réduits à la portion congrue. Un homme riche du pays, dont les affaires avaient grandement prospéré, trouva plaisant de vexer ces gentilshommes. Nommé syndic, il les taxa pour le logement des gens de guerre, nonobstant leur qualité et l'exemption qu'elle leur assurait. Rien de plus curieux que la protestation qu'ils firent parvenir au commissaire du Roi, qui, lors, était à Montpellier, et qu'ils signèrent. Elle respire une fierté noble et résignée qui saisit profondément l'âme. On sympathise avec ces pauvres privilégiés, quand, au lieu de s'en tenir à leur extraction, ils disent au commissaire du Roi que, malgré leur pauvreté, ils ont payé pour la rançon de Monseigneur le Dauphin en leur titre de gentilshommes, et que s'ils ne sont plus au service, c'est à cause des blessures qu'à la suite du roi François ou du roi Charles, ils reçurent à Pavie ou à Fornoue (Ce document était  en  possession de l'auteur. Le trait de moeurs auquel il sert de preuve, a été relevé, ailleurs, par plusieurs écrivains.). Le commissaire du Roi leur donna raison, comme c'était bien juste. Mais l'épisode n'est pas fini.

Quelque temps après, la maison de Pierrefort, qui avait reçu des barons de Cénaret la coseigneurie de Sainte Eulalie, voulut s'en dépouiller par vente. Au milieu du tumulte et du chaos des guerres religieuses, le syndic, maître X..., s'en rendit acquéreur. Et que fit-il de cette acquisition ? Le lendemain, ou jours suivants, profitant d'une analogie d'orthographe et de son qui existait entre son nom et celui d'une ancienne branche de la maison d'Aurelle fondue, précisément, dans les familles des deux gentilshommes dont il avait discuté la condition, il se prétendit le descendant obscur, mais d'ailleurs opulent, de cette race éteinte. Son fils devenu…soutint avec aplomb, avec ostentation la gageure de monsieur son père. Et grâce au tumulte et au chaos des guerres civiles, le tour fut fait.

Les armes que Me X,.. s'était attribuées se voient encore à l'extérieur de l'église; c'est l'écusson que M. l'abbé Bousquet n'a pu décrire. Dans son acte d'achat que nous avons lu soigneusement, Me X... avait essayé de substituer le mot messire au mot maître, dans une intention qu'il est facile de présumer (Cette famille est éteinte depuis plus de 275 ans en 2004).

On le voit donc : tout était bien changé depuis le XIIIe siècle. Le système social qui trouva son apogée sous saint Louis était en ruines.

Une autre ère allait commencer.

Des coups de feu furent tirés contre l'église de Sainte Eulalie d'Olt ; l'incendie allumé par les novateurs dévora le comble du charmant édifice; une toiture lourde, grossière, maussade, remplaça la charpente gracieuse des anciens âges : l'art chrétien pâlissait, périssait.

De la renaissance d'idées et de sentiments païens, surgirent deux principes ennemis qui devaient amener l'abolition de l'ancienne société française : d'une part la licence de la pensée, et de l'autre, l'absolutisme.

Tout fut attaqué; tout devait être renversé.

Mais dans le naufrage de tant d'hommes, de doctrines et d'institutions, la paroisse de Sainte Eulalie ne perdit pas les croyances des ancêtres. Sommée par la Convention de répondre dans quelle religion elle entendait vivre et mourir, elle s'écria tout d'une voix : « Religion catholique, apostolique et romaine (Décision prise par la commune de Sainte-Eulalie pour le culte public. le 28 pluviôse an II, », en exécution d'un arrêté du représentant du peuple Chateauneufrandon. - Titre communiqué par feu M. l'abbé Gervais.)

Noble cri de revendication qui, retentissant aujourd'hui sur bien des points, en France, annonce, pour un prochain avenir, une phase nouvelle de civilisation qui, sans rien abandonner des réformes légitimes obtenues à la fin du 18e siècle, saura relever, par le lien profond de la foi religieuse, l'union et la paix sociales sur notre sol régénéré.

 

 

 

 cicirt,s, quel est, comme Oet'éteint du lépreuxombes, en majeure partie, relevait.

 pouvaient disposer dans leurs appartenance

Lettrine

 

APPENDICE.

M. H. Affre a écrit la page suivante (Lettres à mes neveux,... t. I, p. 318 et 325 (1858).).

 

- Dans le siècle suivant (le XIVe siècle), l'Évêque, en sa qualité de chef du diocèse et non comme seigneur, eut... à s'occuper de Sainte Eulalie d'une manière assez désagréable. Des ermites de Saint Augustin s'y étaient établis depuis peu, grâce à la générosité de quelques personnes, notamment d'Aldebert de Pierrefort, chanoine de Rodez, qui mourut peu après 1340. Cet établissement avait eu lieu, suivant l'Évêque, en dehors des règles établies par les saints canons, sans autorisation préalable du saint-siège, et dans un lieu qui ne pouvait nullement convenir. Pour ces motifs et d'autres peut-être auxquels l'intérêt temporel pouvait ne pas être étranger, Monseigneur en poursuivit à outrance le déplacement. Les religieux résistèrent d'abord à l'Ordinaire, s'appuyant sur les immunités de leur ordre et sur leur indépendance complète de toute juridiction épiscopale ; Mais comprenant qu'enfin de compte, il en serait d'eux comme du pot de terre à côté du pot de fer, ils consentirent à un arrangement amiable qui fut conclut à Avignon, le 9 mai 1346. En vertu de cet acte, confirmé un peu plus tard par la cour pontificale, Monseigneur, moyennant 300 livres tournois, entra en possession de tous les immeubles dont les ermites jouissaient à Sainte Eulalie et dans son mandement ; et il fut libre à ceux-ci, représentés dans cette circonstance par frères Bernard et Durand-Duval, d'aller s'établir, au nombre de douze, partout ailleurs dans le diocèse, excepté pourtant dans la cité et le bourg de Rodez. Ils s'établirent à Saint-Geniez, dans cette partie de la ville appartenant à la paroisse de Marnhac. »

 

L'histoire est quelque peu différente ; la voici:

On sait combien sont nombreux les dissentiments qui ont surgi de la limite des juridictions, en matière même religieuse. Trop souvent, l'esprit d'orgueil voulut faire sortir de ces contestations, le désordre et la révolte. Dans la première moitié du XIVe siècle, il l'essaya, mais vainement, sur notre petit coin de terre. Voyons, premièrement, sous quelle forme, et nous raconterons, ensuite, comment il fut déjoué.

Il y avait autrefois, non loin du Lot, en un lieu appelé (si nous avons bien lu) Sancti Remegii, Saint-Remi, une succursale d'ermites de Saint Augustin de l'étroite observance. Ordre contemplatif qui s'adonnait principalement à la prière et à la méditation des saints livres, mais qui prêchait aussi ou confessait dans ses chapelles, et recueillait des aumônes, soit pour les pauvres, soit pour ses propres besoins. Les ermites Augustins étaient, effectivement, des religieux mendiants comme l'ordre des Franciscains qui florissait avec tant d'éclat à cette époque. Et leur règle était approuvée de l'Église en un temps où le privilège d'une telle consécration était bien rare, car il n'appartenait qu'à trois autres règles : la Franciscaine, la Basilienne et celle de Saint-Benoit (Cours élémentaire de droit canonique, par M. l'abbé Goyheneche, docteur en théologie.). Aldebert de Pierrefort, qui, nous l'avons vu, gouvernait l'église de Sainte Eulalie dès avant 1337, conçut la pensée d'attirer de ces ermites dans sa paroisse. Il fit appel à la bienfaisance des seigneurs et des familles bourgeoises les plus riches du pays, et tel fut l'élan de ces temps du moyen-âge pour les institutions religieuses, qu'au bout de quelques mois il put donner suite à son pieux dessein. En 1337, il acquit des frères Varaia leur enclos du Pradal consistant en bâtiments, pré, champ, verger et leurs appartenances, et, en contre échange, il fit concession aux vendeurs, d'un beau jardin qu'il possédait dans le voisinage, et, de plus, il s'obligea de leur payer vingt livres tournois et une rente annuelle d'un setier (Ancienne mesure de capacité pour les grains (entre 150 et 300 litres environ). de blé, première qualité. C'est, probablement, dans cet enclos, que ceux des Augustins qui furent envoyés à Sainte Eulalie, s'établirent, car on y a découvert depuis peu, un cimetière, des vestiges d'une chapelle (Renseignements fournis par feu M. l'abbé Gervais. (3) M. l'abbé Goynehecbe, loc. cit.); et, de l'autre côté du chemin, on voit sur les bords du Lot, une vieille-croix de pierre, sorte de croix claustrale qui paraît d'une grande ancienneté.

Trop préoccupés, peut-être, des privilèges de leur ordre qui  figurait, à bon droit, parmi les plus puissants de l'époque (M. l'abbé Goyneheche), ces religieux eurent-ils la distraction de méconnaître, sous un rapport quelconque, dans leur installation, les règles canoniques? La vérité est que Monseigneur Gilbert de Cantobre, nommé évêque de Rodez le 27 janvier 1339, se plaignit qu'ils s'étaient établis dans un lieu peu convenable ; il leur en fit ses remontrances, et, en même temps, il leur demanda de justifier qu'ils avaient reçu de l'autorité compétente le droit de résider. Les titres nous apprennent, en effet, que, d'après les saints canons, aucun ordre religieux ne pouvait s'implanter "a novo" dans un lieu quelconque sans autorisation de l'Ordinaire et du Saint Siége, sous peine d'excommunication. Le devoir des Augustins était donc d'obéir purement et simplement à la voix de l'Évêque ; mais ils aimèrent mieux résister. L'Évêque tint alors (24 avril 1344), un synode dans son église cathédrale ; il convoqua les chanoines qui, la plupart, appartenaient aux premières maisons féodales du pays, des docteurs ès-lois, des recteurs, des prieurs..., une foule de clercs et de séculiers, et à tous il fit connaître le conflit qui s'élevait entre ces ermites et son pouvoir épiscopal. L'exposé de l'Évêque mérite, à notre avis, d'être remarqué. Il respire ce mélange de force et de douceur qui, est propre à l'autorité religieuse dans l'Église catholique, et l'on y reconnaît, facilement, avec quelle amertume intérieure le Prélat déplorait les faits que les devoirs de sa, charge l'obligeaient de dénoncer. Monseigneur Gilbert déclare, en finissant, que depuis deux ans, c'est-à-dire depuis son avènement à l'épiscopat, il ne cesse d'avertir les ermites Augustins de se conformer aux saints canons, et que, dernièrement encore, il leur a donné un délai de

grâce (jusqu'à la prochaine fête de la Nativité de Saint Jean-Baptiste) pour ce faire, ou, tout au moins, pour déduire devant lui le motif raisonnable qu'ils auraient de s'en abstenir. Il ordonne qu'en vertu de la sainte obéissance, les assistants au synode (le dom d'Aubrac, des archidiacres, des docteurs ès-lois...) informent, dans huit jours, les ermites de ce délai de grâce, et rapportent preuve écrite de cette « intimation (Archives départementales, acte reçu Fortanerius de Ariberco, notaire de l'évêque de Rodez.). »

Les ermites de Sainte Eulalie n'eurent aucun égard à ces « lettres monitoires; » ils se couvrirent des immunités de l'Ordre ; ils alléguèrent sans preuve une autorisation du Saint Siége et du prédécesseur de Monseigneur Gilbert ; ils firent appel au Pape, et ne s'inquiétèrent pas autrement des défenses ou des injonctions qui leur avaient été notifiées.

Un nouvel incident vint porter au comble leur dissentiment avec l'Évêque. Ce dernier leur ayant interdit d'inhumer dans leur cimetière comme dans un lieu régulièrement consacré, les ermites se récrièrent. Ils députèrent à Rodez Durand de Valle, leur procureur fondé et leur syndic. Devant notaire, Durand de Valle déclara que l'Évêque foulait aux pieds leurs privilèges ; qu'il n'avait le droit ni de les frapper d'interdiction ni de les excommunier; qu'ils ne dépendaient pas de lui ; qu'ils ne dépendaient immédiatement que du Saint Siége; il fit, de rechef, appel au Pape, et protesta contre toute entreprise qu'au mépris de cet appel, et, conséquemment, de l'autorité suprême, le prélat aurait la témérité de se permettre contre leurs personnes ou contre leur couvent. Il prit, enfin, l'engagement d'intimer (intimabo) toutes ces protestations à l'Évêque quand il le pourrait (Archives départementales, acte reçu Géraud Bras, clerc de Bornazel, notaire.). On laissait, en ce temps-là, une si grande latitude à la liberté personnelle, qu'au lieu de passer outre, Monseigneur Gilbert suivit Durand de Valle au tribunal du Souverain Pontife, et il s'empressa d'expédier les documents de ce procès. Mais pendant que titres et pièces voyageaient, l'animation des ermites étant tombée, ces religieux perçurent clairement combien leurs procédés avaient été répréhensibles. Ils envoyèrent auprès de l'Évêque pour implorer son indulgence et solliciter leur pardon. La résistance des ermites avait eu trop d'éclat pour qu'il fût possible à l'Évêque de se contenter d'une démarche semblable. Il exigea qu'ils quitteraient la châtellenie avec permission pour eux de s'établir, au nombre de douze, partout ailleurs dans le diocèse, sauf à Rodez ou dans les environs. De plus, comme leur habitation et ses dépendances ne pouvaient passer en des mains quelconques, l'Évêque les prit à sa charge, et il s'obligea de leur en payer la valeur qu'on fixa d'un commun accord à trois cents livres tournois. Tout ce que nous venons de dire fut écrit en acte public, à Rodez, par Raoul de Ruppe, de Vabres, notaire. Monseigneur Gilbert s'empressa d'en informer le Souverain-Pontife lequel, sur tous points, lui donna son approbation (Lettres pontificales du pape Clément VI (Petrus Rogerius Lemonensis), dont la transcription fut faite à Rodez par ordre de l'Official, le 21 février 1318. - Archives départementales.).

Les ermites se retirèrent à Saint-Geniez, emportant avec eux les trois cents livres tournois et tous les effets mobiliers qu'ils avaient reçus d'Aldebert de Pierrefort ou de la piété des fidèles. Les immeubles qui leur avaient appartenu ne servirent en rien à Monseigneur Gilbert pour son bien-être. Ils devinrent le patrimoine des voyageurs et des indigents (Gilbert de Cantobre mourut à Chaudes-Aigues, le 12 mars 1348, et par son testament, qui est du même jour, il institua les pauvres pour ses héritiers.). Ressource fort opportune, il faut l'avouer, si on réfléchit aux calamités des années qui suivirent, et qui furent des plus cruelles et des plus désastreuses dont nos ancêtres aient gardé le souvenir.

En effet, voici ce qu'on trouve dans un registre de famille écrit de la main de noble homme Hugues de Curières, damoiseau du château de Sainte Eulalie de Rive-d'Olt

"Anno domini 1346 in festo omnium sanctorum vel circa incepit esse fames valida in omnibus auditis mundi partibus, et duravit usque ad messes sequentes quae fuerunt in anno domini 1347, ita quod infinitœ gentes in omnibus mundi partibus fame obierunt.

Nota etiam quod anno domini 1348 ante festum Nativitatis domini incepit infirmitas contagiossima regnare que venit à partibus ultra marinis qua infirmitate quidem inflaturas habebant in diversis partibus corporis et potissime sub acillas et in inguinibus et infra quatuor dies sic inflati moriebantur vel postea plures curabantur. Alii solamen spernebant et infra duos moriebantur et pauci curabantur. Que infirmitas cepit regnare in partibus Massilie et percussit totam provinciam et partes Tholosanas a festo memorato usque ad festum Nativitatis beati Johannis Babtiste ita quod in.... partibus vix remansit de decent unus.

Deinde anno domini 1348 per statem percussit Gabalitanum ita quod vix gentium quarta pars supervixit. Percussit etiam Amilianum ita quod gentium pars octava vix remansit  (L'an du Seigneur 1346, à la Toussaint ou environ, une grande famine commença de se faire sentir dans toutes les parties du monde connu et dura jusqu'à la moisson suivante, qui eut lieu en l'an du Seigneur 1347 ; et dans toutes les parties du monde , des foules innombrables moururent de faim.

Notons aussi que l'au du Seigneur 1347, avant la fête de la Nativité de Notre Seigneur, une maladie très contagieuse commença de régner. Elle vint d'au-delà des mers. Ceux qui en étaient atteints avaient des tumeurs dans diverses parties du corps, et, principalement, sous les aisselles et aux aines ; ils mouraient, généralement, dans quatre jours. Le plus grand nombre de ceux qui demeuraient plus longtemps malades , guérissaient. D'autres négligeaient de se soigner, et ils mouraient, la plupart, dans deux jours. Cette maladie commença de régner dans le pays de Marseille. Elle frappa toute la Provence et le Toulousain depuis la fête précitée jusqu'à la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste, et, dans ces contrées, c'est à peine si un sur dix survécut.

Ensuite, l'an du Seigneur 1348, cette maladie frappa pendant l'été le Gévaudan, et c'est à peine si le quart de la population survécut ; elle frappa aussi le pays de Millau, et c'est à peine si elle y laissa le huitième de la population.).

"Nota quod anno 1348 per statem et per yemem ac etiam per curentem anno domini M°ccc°xLix et per yemem sequentem usque ad festum purificationis Beate Marie Ruthenium per diversa loca unum post alium laceravit et in lotis in quibus firmiter vigebat vix gentium tertia pars remanebat et per dicta tempora Alverniam et partes Francie et Anglie et omnes partes auditas pro majori parte dissipavit. Et in bac infirmitate medissina mederi nesciebat. Sed infinita fuit fuga…"( Notons que l'an du Seigneur 1348, pendant l'été et pendant l'hiver, et aussi dans le cours de 1319 et pendant l'hiver suivant jusqu'à la tête de la Purification de la bienheureuse Marie, elle ravagea, l'une après l'autre, plusieurs contrées du Rouergue; là où elle sévissait le plus rudement, c'est à peine si le tiers de la population put survivre; dans le même temps, elle dépeupla en majeure partie l'Auvergne, la France , l'Angleterre et toutes les contrées

connues. Contre cette maladie, la médecine était impuissante. Les populations s'enfuyaient par foules...).  

Après quoi, Hugues de Curières a écrit les rimes suivantes

 

Paura gens font mal venguda

Et los paures ebayst

Caritat era perduda

De almorniaz eran petitz.

Apres vent mercat de blat

Et dargent grand carestia

Dieu trames mortalitat

Et cruzel empedemia

Totas obras de pietat

In los ricz ce son tanquadas

Avarida es bientat

La gens a mal son laxadas.

Memento mori

Et nota

(De ces vieux titres difficiles à lire, nous devons la transcription aux bontés de M. Germain, doyen de la Faculté des Lettres de Montpellier, bien connu pour ses excellents travaux historiques.).

 

II.

 

Puisque nous en sommes à rectifier des erreurs qui seraient particulièrement regrettables, au temps où nous sommes, rapportons un autre passage de l'auteur précité:

- Prieurs curés de Sainte Eulalie

 

- 1700. Pierre Térondel.

- 1718 à 1732. Messire Jean-Baptiste de Curières, oncle du seigneur de Sainte Eulalie. Le bien qu'il fit à l'institutrice de l'endroit, à laquelle il voulait assurer une honorable existence, n'eut pas de suite durable, car vingt ans avant la Révolution, le village n'avait plus personne pour instruire l'enfance.

À lire ces quelques lignes on pourrait croire que c'est par la faute du seigneur de Sainte Eulalie « que vingt ans avant la Révolution... »

Est-ce vrai ?

D'abord, ce n'est pas en 1718 seulement que Jean-Baptiste de Curières fut prieur "cum curâ" de Sainte Eulalie d'Olt. Il avait été mis en possession de ce prieuré le 25 octobre 1706, d'après titre obtenu par lui de Monseigneur l'évêque, le 16 du même mois, de la même année (Archives départementales, Insinuations ecclésiastiques, 2 novembre 1706.).

Par son testament du 16 février 1731 et son codicille du 2 janvier 1736 (Titres du presbytère de Sainte-Eulalie.), ce prieur, qui était un saint prêtre (Sépulture de noble Jean-Baptiste de Curières, prieur curé de la paroisse de Sainte Eulalie d'Olt;

» Noble Jean-Baptiste de Carières, prêtre, prieur curé du présent lieu, dont la mémoire sera toujours en bénédiction, est mort le septième du mois de janvier de l'année mil sept cent trente-six, à neuf heures du soir... Il était âgé d'environ cinquante-cinq ans. » - Extrait des registres de la paroisse de Sainte Eulalie d'Olt.), légua la presque totalité de ses biens à sa paroisse. Et d'une partie de ces mêmes biens, il disposa pour assurer l'appel et le convenable entretien « à perpétuité, » d'une institutrice à Sainte Eulalie. Comme il y avait dans le bourg et ses annexes, une commune régulièrement constituée, c'était le pouvoir municipal qui devait recevoir cette partie du legs de Jean-Baptiste de Curières. Aussi, délivrance lui en fut faite, peu de jours après le décès du testateur, par le neveu de ce dernier. Ce fut donc aux consuls de veiller à la présence et au convenable entretien à Sainte Eulalie d'une institutrice pour « l'éducation de l'enfance. » Ils s'adressèrent aux Dames de l'Union qui étaient à Saint-Geniez, et plus de vingt ans après, trois religieuses de cet ordre étaient encore dans les bâtiments que le prieur leur avait destinés (Dans ses dispositions de dernière volonté, Jean-Baptiste de Curières avait prévu le cas où les consuls appelleraient des religieuses de l'Union de Saint-Geniez.).

Mais à la suite de la disette affreuse qui, en 1770, avait affligé le pays, la contribution de la communauté devint si faible, que, par acte du 11 novembre 1774, notifié à N...  syndic et consul de la communauté de Sainte Eulalie et à trois principaux habitants,  les Dames de l'Union déclarèrent « qu'elles ne voulaient plus faire les fonctions de régentes des écoles de la paroisse, qu'elles offraient le délaissement des biens meubles et immeubles affectés auxdites écoles , et consentaient que les principaux habitants se pourvussent comme ils aviseraient (Documents fournis par feu M. l'abbé Gervais.). » Après délibération du 27 du même mois de la même année , la communauté accepta « ce délaissement (Documents fournis par feu M. l'abbé Gervais.), » et puis les biens furent détournés de l'usage auquel ils avaient été, d'abord, « affectés (Documents fournis par feu M. l'abbé Gervais.). - C'est en vain que Louis de Curières , alors seigneur de Sainte Eulalie , insista de toutes manières et même par acte de justice (Documents fournis par feu M. l'abbé Gervais.), pour qu'on respectât les dernières volontés de son grand-oncle (Le testament de Jean-Baptiste de Curières contient une autre disposition qui mérite d'être remarquée. « Je veux, dit-il, que quand on donnera l'ecclésiastique sépulture à mon corps, ce ne soit pas dans le tombeau de mon prédécesseur, M. Térondel, comme étant indigne de mêler mes cendres aux siennes. » M. Térondel était mort en odeur de sainteté.

Noble foi religieuse, qui seule sais comprendre la véritable égalité, la hiérarchie véritable !

Jean-Baptiste de Curières était fils du seigneur du lieu, et le prieur Térondel était fils d'un paysan. tenancier de la famille de Curières. - (Reconnaissance du 22 avril 1673, G. Massabou, notaire de SaintGeniez).).

Comme on était à la veille du jour où Beaumarchais devait prononcer le fameux mot "gaudeant bene nanti !..."  ceux qui étaient nantis du legs purent se réjouir, d'autant que, bientôt, par l'effet des décrets de la Législative et de la Convention, qui attribuèrent à l'État « les biens formant la dotation de tout établissement d'instruction publique français (Décret du 17 mars 1793, art. 1-.), » et ôtèrent aux municipalités le droit de confier les écoles soit « aux ci-devant congrégations (Décret du 22 août 1792, art. 4.)», soit aux institutrices nommées précédemment « par des ecclésiastiques ou des ci-devant nobles (Décret du 28 octobre 1793, art. 12 et 22.), » la fondation faite par Jean-Baptiste de Curières se trouva légalement supprimée.

Ajoutons , pour ne rien oublier, que les titres les plus essentiels concernant les Augustins et les écoles de Sainte Eulalie d'Olt, étaient complètement inconnus de M. Henri Affre.

 

FIN

Lettrine

 

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